Quelle gouvernance mondiale dans la globalisation ?

Je reprends ci-dessous un texte de réflexion rédigé en juillet 2008 sur la mondialisation et la globalisation. Depuis, il y a eu la faillite de Lehman Brothers en septembre et la crise financière qui s’ensuivit. Avec recul, la note exprimait bien toutes les conditions réunies pour l’explosion de cette chaudière …

Maintenant que nous y sommes, pensez-vous vraiment raisonnable, suffisant, crédible, de « refonder et moraliser le capitalisme » comme l’entonnent Nicolas Sarkozy et sa Cour ? Pensez-vous également réaliste un retour au socialisme, à une économie régentée par des Etats-providence dispendieux qui garantiront tous les risques des acteurs économiques, se substitueront aux banques ou leur dicteront leurs décisions en ignorant leur appréciation des risques encourus, qui aussi distribueront chèques et avantages en créant de la monnaie ?

 

Mondialisation &Globalisation

 Deux facettes d’un même phénomène ?

Mondialisation et globalisation font désormais partie de notre vocabulaire quotidien. Selon le contexte, ces mots portent une connotation positive ou négative. Ils sont appliqués à tous les domaines : économiques, financiers, sociaux, culturels … Mais que signifient-ils exactement ? Quel est donc ce syndrome des temps modernes, d’une nouvelle civilisation « globale » ? Quelle est la différence entre les termes  « mondialisation » et « globalisation » ? Quels en sont les caractéristiques, les effets et les conséquences ? Est-ce un mouvement inéluctable et jusqu’où ira-t-il ? Comment contenir ses effets négatifs ou éviter ses dérives ?

1- Définitions et interprétations

Les termes de mondialisation et de globalisation sont utilisés en général pour désigner l’internationalisation, l’extension géographique à l’ensemble du globe, la généralisation de spécificités locales au contexte international et également la contagion au niveau local de phénomènes provenant de l’étranger, les interdépendances entre les activités humaines, industrielles, économiques et culturelles à l’échelle du monde. Ceci pouvant s’appliquer à différents domaines : à la production et au commerce de biens, de denrées, de marchandises, l’échange ou les transferts d’informations, de connaissances et de services, d’hommes et de main-d’œuvre (migrations, nomadisme, travail à distance), à la culture, à la façon de vivre et de s’alimenter, à la mode, …

Mondialisation est un terme français. Sa traduction anglo-saxonne étant globalisation (globalization en anglais américain). S’il est vrai que le « globe » peut signifier le « monde », au sens de la « planète Terre », la mondialisation est pour certains assimilée à la globalisation alors que d’autres y trouveront de subtiles nuances. Ces mots sont également à différencier des termes « mondialisme » et « globalisme ».

Le suffixe « ism» est employé pour signifier une idéologie, le « mondialisme » faisant référence à une politique issue de doctrines économiques et sociales prônant un nouvel ordre mondial sans frontières. On distingue le mondialisme néocapitaliste, basé sur le libre-échange d’un mondialisme de « gauche » anti-capitaliste dit « altermondialiste ». Le mondialisme peut évoquer aussi une volonté de réguler le monde au travers de normes trans-nationales et d’organismes internationaux, voire d’une gouvernance mondiale. Le terme « globalisme » est aujourd’hui considéré comme un synonyme de mondialisme, ayant cependant selon nous une connotation subtilement différente, celle d’une approche globale et cohérente des problèmes, non seulement au niveau mondial mais aussi des secteurs et des problématiques : économique, financière, sociale, démographique, culturelle et éducative, ayant trait à la santé, à la sécurité, de l’accès à l’eau et aux ressources, …

Quant au suffixe « isation », il évoque un mouvement, une évolution, une transformation et aussi un processus qui se traduit dans les faits, dans une réalité tangible, observable, c’est le passage d’un état à un autre d’un objet qui subit l’action. « Mondialisation » peut ainsi être interprétée comme un « mouvement d’extension progressive au monde entier », la propagation des phénomènes locaux sur le plan international, alors que « globalisation » devrait signifier plutôt un « mouvement globalisant, de contagion, de développement d’interdépendances et d’uniformisation des phénomènes », la spécificité et la diversité laissant place à l’universel et au langage commun, ayant pour contrepartie une simplification de ces phénomènes.

C’est en quelque sorte la différence entre le PPCM (Plus Petit Commun Multiple) et le PGCD (Plus Grand Commun Diviseur). L’un combine la diversité des éléments pour s’en enrichir en les multipliant, alors que l’autre vise la partie commune permettant aux éléments de s’unir ou de communiquer entre eux sur un référentiel commun, sur des racines communes, sur un langage commun.

Ainsi, la « mondialisation » signifie l’accroissement des échanges, des mouvements de biens, d’hommes ou de main d’oeuvre, de services, d’informations, de technologie, de capital à l’échelle internationale. Elle est réputée génératrice de croissance et de richesses. En France, la notion de mondialisation est fortement connotée de libéralisme, au sens de « libéralisation mondiale », s’appuyant sur un libre-échange global au niveau mondial. Cependant elle ne s’applique pas qu’aux valeurs marchandes. Elle permet aussi la prolifération des connaissances, facilitant l’éducation et l’innovation, ainsi que l’enrichissement culturel par l’ouverture rendue possible à toutes les cultures, la mise en ligne peu coûteuse grâce à Internet, favorisant la communication et les échanges d’information et de documents, grâce aux médias et aux télécommunications, grâce à la traduction assistée par ordinateur, au e-learning, aux cours par correspondance, etc.

Alors que le terme «globalisation », transposition du terme fourre-tout anglo-saxon globalization, évoque plus le développement de l’interdépendance au niveau mondial. Cette interdépendance se traduit dans la contagion quasi-immédiate des phénomènes au niveau géographique comme entre secteurs et par une disparition progressive des frontières.

Cette distinction peut paraître puriste et peu significative sur le plan sémantique, sachant que finalement ces notions de mondialisation et de globalisation au sens où nous l’entendons coexistent et sont souvent considérées comme des synonymes dans l’entendement général. L’interprétation de ces termes, selon les origines françaises ou anglo-saxonnes, selon les contextes plutôt économiques ou socioculturels, importe moins que l’analyse et la compréhension du phénomène lui-même et de ses conséquences, sur ses différents aspects, ainsi que l’anticipation de son évolution et des garde-fous permettant de contrer ou d’éviter ses dérives insupportables.

2- Analyse et évolution du phénomène

Ce phénomène est présenté comme récent. C’est au début des années 1980 que l’on commence à employer ces termes de mondialisation et de globalisation, dans le cadre de travaux économiques et géopolitiques. Leur emploi va se généraliser au cours des années 1990.

En fait la mondialisation existe, à plus petite échelle, depuis la préhistoire, qui a connu des migrations d’hommes et des transferts de plantes et d’animaux (le blé noir et le mouton importés progressivement d’Asie vers l’Europe), la diffusion au travers du monde de techniques de cultures et d’élevage (la charrue, la roue,…), et dans l’Antiquité la diffusion de langues (Grec, Latin), de techniques de construction, de connaissances astronomiques, mathématiques et philosophiques, puis au début de notre ère l’évangélisation et les croisades. L’époque de la Renaissance a été une période d’intensification, avec la découverte de l’imprimerie et l’exploration des nouveaux mondes, et ensuite avec les colonisations et l’esclavage, des échanges de ressources et de main-d’œuvre, le développement des échanges commerciaux avec la Route de la Soie – réseau de routes commerciales entre l’Asie et l’Europe allant de Chang’an (actuelle Xi’an) en Chine jusqu’à Antioche, en Syrie médiévale, et la Hanse ou ligue hanséatique (association maritime des villes marchandes de l’Europe du Nord, autour de la mer du Nord et de la mer Baltique). Puis à l’ère industrielle, l’invention de l’électricité et de la mécanisation, a permis le développement des transports et l’industrialisation de la production, et l’invention du télégraphe et du téléphone a facilité la communication. Cependant, jusqu’à la fin du XXème siècle, les échanges internationaux étaient surtout matérialisés par des transferts financiers, de marchandises et de main-d’œuvre, entre des pays ou des pôles, ayant contribué à une élévation du niveau de vie et de la consommation, sans que les degrés d’interdépendance entre les pays n’eussent profondément modifié les cultures ni déstabilisé leurs économies et leurs sociétés respectives.

Le récent phénomène dit de mondialisation correspond à une nouvelle accélération, une nouvelle étape, du processus. Particulièrement depuis l’effondrement politique du bloc communiste. Des innovations technologiques associées à un contexte d’extension du néocapitalisme, sur fond de libre échange et s’appuyant sur les marchés financiers, forment de nouveaux catalyseurs ou accélérateurs de la mondialisation, qui agissent comme une réaction en chaîne :

         un développement considérable des transports (notamment aériens) et des télécommunications (satellites), dans un contexte où l’énergie est abondante et encore bon marché, permettant de développer le commerce international en rentabilisant le coût de transport par l’achat à meilleur marché de biens extraits ou fabriqués dans des pays éloignés,

         l’informatique numérique et l’avènement de Internet, la circulation en temps réel numérisée de l’information, y compris sons et images, qui facilite la comparaison en temps réel des opportunités et des conditions de marchés dans le monde, permet des délocalisations de services (informatique, centres d’appel, services après-vente,…), ce qui a accéléré la dématérialisation des marchés financiers et des paiements internationaux, ayant permis à ces derniers de remplacer les bourses physiques et les anciennes lettres de change par des plates-formes électroniques de négociation et de compensation d’ordres et de flux reliées par Internet et réseaux sécurisés privés. Les ordres passés sur ces marchés sont maintenant électroniques, négociés en temps réel, ainsi que les flux financiers qui les concrétisent.

 

 

         la favorisation du libre-échange et de la concurrence, la suppression progressive des barrières douanières, sous la bénédiction et même l’impulsion autoritaire de l’OMC, sous la férule des grandes puissances occidentales qui ont inscrits la doctrine du marché, du libéralisme, sur les tables de la loi,

 

 

         la sophistication des marchés financiers, permettant un libre accès aux capitaux, une désintermédiation des acteurs entre les investisseurs et les emprunteurs de capitaux au travers des bourses et du marché. Les actions, obligations et créances négociables, ainsi que les nouveaux instruments financiers de dérivés de taux ou d’actions, se sont progressivement substitués aux traditionnels crédits pour subvenir au financement de l’économie et les crédits sont eux-mêmes devenus négociables, « titrisables », transformés en titres, accentuant la volatilité des marchés, leur sensibilité aux variations d’aléas externes. Les banques sont devenues aussi  des « brokers de dettes ».  Nous sommes passés d’un capitalisme industriel d’entreprenariat et d’une économie financée par le crédit (dont la rentabilité était évaluée sur un long terme) à un capitalisme financier de marché, où non seulement les entreprises, leur risques, leurs crédits, mais aussi des ensembles d’entreprises (fonds d’investissement), des indices boursiers ou de prix de matières premières énergétiques, de métaux ou de denrées alimentaires et même des indices climatiques, des variations de taux, se négocient comme des marchandises. Le prix d’équilibre du marché n’étant pas forcément le reflet d’une réalité économique d’ensemble, mais de résultats de spéculation, d’anticipation du prix futur, accentuant les tendances haussières ou baissières et amplifiant les variations de cours et se propageant entre secteurs et entre instruments financiers.

 

 

         Une normalisation des échanges :

o       pour faire circuler des informations : standards informatiques (de format et de langage) et protocoles de communication Internet, normes Swift sur les paiements internationaux … pour assurer l’interopérabilité des échanges,

o       pour garantir des références de qualité et des codifications internationales communes (normes ISO),

o       pour favoriser une autorégulation des marchés financiers et du système bancaire, l’efficacité et la stabilité de la profession repose sur des codes de bonne gouvernance (compliance) et des normes comptables internationales inspirées des normes américaines (IFRS), des normes d’évaluation des risques (Bâle2). Ces normes ont généralisé le « mark-to model » : elles visent à valoriser les actifs et les passifs des institutions financières au prix de marché, ce qui a renforcé la volatilité de leurs comptes, la sensibilité aux paramètres qui sont utilisés par ces modèles (cours, ratings, probabilités de variation de cours ou de défaillance de clients,…), leur dépendance à l’égard des analystes financiers, des agences de ratings, des « scoops », … 

 

3- Les effets de la mondialisation et de la globalisation

3-1 Division internationale du travail s’exprimant au travers des délocalisations et des spécialisations géographiques

La baisse des coûts de transport ainsi que la mise en concurrence des pays dont les avantages comparatifs diffèrent en termes de disponibilités de ressources naturelles, de coût du travail, de barrières douanières ou de compétences, expliquent  la mise en place d’une division internationale du travail. Il peut être rentable de faire fabriquer une marchandise dans un pays pour la transporter et la vendre dans un autre. Un bien peut être fabriqué en plusieurs étapes correspondant à autant de pays différents. La généralisation de ce procédé à l’ensemble du processus de production entraîne la croissance d’interdépendances économiques.

Ainsi assiste-t-on à une évolution récente des échanges internationaux, traduisant des répartitions de types de production en fonction des régions du monde :

  • Production manufacturière en Asie, pays qualifiés de « émergents » (Chine, Inde, Corée, Asie du sud-est)
  • Production de biens plus sophistiqués ou à plus forte valeur ajoutée, nécessitant un travail plus qualifié, de l’innovation et du capital, dans les pays développés (Etats-Unis, Europe, Japon). La stratégie américaine s’appuie sur une concentration des moyens de recherche et la prédominance dans les technologies de l’information. Le Conseil européen a aussi défini ses priorités en mettant en place en 2000 la stratégie de Lisbonne : améliorer l’investissement dans les réseaux et la connaissance, renforcer la compétitivité de l’industrie et des services.
  • A noter : la spécialisation de l’Inde en informatique et services anglophones (centres d’appel ou de services après-vente), centres de recherche avec un investissement appuyé en structures universitaires d’accompagnement,
  • Production de matières premières (industrie minière ou agricole extractive) en Afrique et en Amérique du sud.

Au niveau des Nations s’opère le même processus de spécialisation. Ainsi on voit se développer des spécialisations régionales, des «pôles de compétitivités », permettant en un lieu de concentrer les acteurs contribuant à une chaîne de production, de transformation, de distribution depuis la formation (université) et l’innovation (centres de recherche) jusqu’à la production des produits finis et de leurs dérivés, favorisant localement les échanges de compétences, la fluidité de la main d’œuvre, les relations de proximité entre clients et fournisseurs dans la chaîne . Par exemple en France la région de Toulouse pour le domaine de l’espace et de l’aviation, Grenoble et Lyon pour l’industrie chimique, Sophia-Antipolis pour l’informatique, les produits cosmétiques dans la région de Chartres, les céramiques à Limoge, les parfums à Grasse, …).

Cette spécialisation répond à un souci d’efficacité et favorise d’autant plus les fusions d’acteurs autrefois concurrents, les concentrations. Mais elle induit deux types de conséquences : d’une part elle déséquilibre la société qui perd en diversité de ses activités, touchant la vie au quotidien des autochtones, d’autre part elle accroît les interdépendances d’une région à l’autre et le risque de désaffection  généralisée de la région en cas crise aiguë du secteur (zones entières sinistrées dans les bassins sidérurgiques ou d’anciennes mines de charbon par exemple).

 

3-2 L’impuissance des Etats Nations

La mondialisation crée de nouveaux défis d’organisation institutionnelle et de répartition des pouvoirs politiques à l’échelle du monde. Elle s’exprime tout d’abord plus sur le plan économique des échanges commerciaux et financiers, notamment au travers de sociétés multinationales puissantes, que sur le plan politique, car le pouvoir politique s’exerce essentiellement encore au niveau des Nations. Les organisations internationales, ONG (organisations non gouvernementales), ne disposent pas (encore) de la légitimité démocratique et des pouvoirs suffisants pour primer sur la domination marchande qui régit le monde.

Ainsi, les Etats sont progressivement marginalisés. Leurs outils traditionnels de politique publique, réglementaire, fiscale, perdent de leur efficacité dans l’environnement mondialisé. Les entreprises comme les personnes privées peuvent facilement déménager dans un autre pays plus favorable pour échapper à une contrainte réglementaire ou fiscale. Certains pays en ont même fait leur spécialité (paradis fiscaux). L’application des outils traditionnels politiques ne peut être efficace que sous condition de coopération de plusieurs Etats, voire d’une coopération mondiale. Or les Etats sont justement incités à se faire concurrence entre eux en matière de réglementation, de fiscalité et de protection sociale. Sans une réglementation internationale régissant des règles minimales de protection sociale, d’interdiction du travail des enfants, etc., la loi du marché pousse au moins-disant, au dumping social, au nivellement vers le bas. Même si les pays qui partent de loin (Chine, Inde), améliorent progressivement les niveaux de vie moyens des populations, même si une convergence finit par s’opérer naturellement entre les pays. Par exemple, les coûts informatiques délocalisés en Inde revenaient trois fois moins cher qu’en France au début des années 2000, ils sont à présent deux fois moins chers. Sans parler du processus de revendication sociale des ouvriers d’Europe Centrale, notamment dans le secteur automobile en Roumanie, qui ont obtenu récemment de fortes augmentations de salaires, justifiées si l’on se réfère aux standards de l’Europe occidentale vers lesquels ces pays sont censés converger, mais malmenant les projections financières des investisseurs et replaçant les investisseurs en position de délocaliser la production dans des pays plus lointains.

Par ailleurs, il est courant d’associer « démocratie » et « libéralisme », les pays capitalistes étant aussi des pays démocratiques, au sens où le gouvernement est élu par le peuple et organisé selon la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Ce qui donne une légitimité démocratique, une caution populaire au régime libéral et capitaliste. Cependant ces deux notions, concomitantes au départ, ne le sont plus nécessairement depuis que la Chine, la Russie, et d’autres régimes soit autoritaires soit faussement pseudo démocratiques, ont su s’accommoder du néo-capitalisme économique sans pour autant faire preuve de véritable démocratie politique. Remarquons également que même dans le cas des pays démocratiques prônant le libéralisme économique et la mondialisation, la démocratie s’exerce sur le plan national (élections, organisation politique), éventuellement en partie sur une fédération de pays (Europe), mais pas sur le plan mondial : il n’existe pas, au niveau mondial, de mécanismes régulateurs ni d’organismes garants de la démocratie, à part l’ONU qui a démontré ses limites et ses insuffisances depuis la première guerre du Golfe en 1991, puis lors des grands drames humanitaires du Rwanda, du Darfour pour ne citer qu’eux, enfin à l’occasion des différends liés à la prolifération du nucléaire dans des pays où une utilisation militaire est à craindre.

 

3-3 Nouveaux risques et instabilité générés par la globalisation financière

Les marchés financiers étaient réglementés nationalement (contrôle des changes, contrôle du crédit et de la masse monétaire, …) et cloisonnés (marché boursier, marché monétaire, marché obligataire,…). Sous l’influence du FMI, de la Banque mondiale (Consensus de Washington, en 1989), ainsi que de la Communauté européenne (les « quatre libertés » de l’Acte unique, en 1986) les marchés ont subi une triple évolution (parfois nommée « les 3 D »):

déréglementation, abolition du contrôle des changes et des restrictions aux mouvements de capitaux ;

désintermédiation ou accès direct des opérateurs aux sources de financement sans passer nécessairement par des banques ;

décloisonnement, c’est-à-dire éclatement des compartiments.

Une nouvelle logique financière s’est instaurée, se traduisant au-delà des aspects géographiques, c’est pourquoi les spécialistes parlent plutôt de « globalisation » financière que simplement de mondialisation. Cette globalisation financière a favorisé le financement des entreprises, de l’économie, mais contrairement à la logique industrielle la logique financière privilégie le court terme. De nouveaux produits et de nouvelles techniques financières ont vu le jour, qui confirment cette tendance, la priorité donnée à la rentabilité immédiate, à court terme, notamment car la valeur des flux futurs anticipés est évaluée en valeur nette présente, raccourcissant ainsi le temps d’un point de vue financier. Cette valeur tient compte aussi de la probabilité d’envol des taux et des cours ou de défaillance des acteurs impliqués, donc d’une valeur spéculative parfois divergeant de la réalité économique. Citons notamment quelques exemples :

         le développement des « hedge funds » spéculatifs qui deviennent de grands actionnaires de l’économie en imposant une rentabilité sur investissement (ou retour sur fonds propres, dit en anglais « ROE », « Return On Equity ») de plus de 15%, or ce n’est pas tenable à long terme ; macroéconomiquement la rentabilité financière moyenne des valeurs composant l’économie, des entreprises, devrait correspondre au taux de croissance de l’économie ; or le taux de croissance mondial est depuis plusieurs années autour de 5%, plus faible dans les pays riches occidentaux et plus fort dans les pays émergents mais plutôt de l’ordre de 10%. Les rendements de15% et plus ne peuvent correspondre qu’à certains acteurs beaucoup plus rentables ou plus rentables momentanément ;

         la multiplication des opérations de LBO à effet de levier (« Leverage Buy Out»), visant à faire acheter sans recours (avec prise de risque très limitée) une entreprise par un fonds spéculatif, sponsor financier, en finançant le rachat de l’entreprise par un emprunt gagé sur les actifs de l’entreprise, puis offrir une perspective d’amélioration de la rentabilité par restructuration, délocalisation, changement du management, en vue de revendre l’entreprise en faisant une plus-value (d’où l’intérêt de viser un profit à court terme) ;

         les nouveaux produits de titrisation (« securitization » en anglais), technique financière qui transforme des actifs peu liquides, c’est-à-dire pour lequel il n’y a pas véritablement de marché, en valeurs mobilières facilement négociables comme des obligations. Chaque investisseur acquiert en quelque sorte une fraction du portefeuille d’actifs « titrisés », sur la base des flux financiers futurs des actifs, qui garantissent le remboursement des obligations.

La globalisation financière a donné naissance à des risques nouveaux engendrant des instabilités nouvelles, des crises importantes que les institutions financières internationales comme le FMI et la Banque mondiale n’ont pas su maîtriser. La volatilité des marchés s’est accrue, entraînant une instabilité des cours, des taux d’intérêts et des taux de change. Les risques systémiques engendrés soit par des pertes économiques importantes ou par une perte de confiance se transmettent plus facilement à l’ensemble de l’économie (théorie des dominos) provoquant alors des difficultés financières, des faillites, l’effondrement du prix de certains actifs, etc. On l’a vu à la fin des années 1990 avec la crise financière asiatique et ses répercutions mondiales, et récemment avec la crise des subprimes, partie des Etats-Unis sur le secteur immobilier et généralisée au niveau international, notamment à l’Europe et à l’ensemble du secteur bancaire, provoquant aussi une crise économique par resserrement des liquidités et « credit crunch » (réallocation des fonds propres des banques impliquant une restriction sélective de leurs engagements, d’où une difficulté accrue pour les entreprises et les particuliers de recourir à un financement).

La crise énergétique et la crise alimentaire, également récentes et concomitantes à la crise financière, surgies fin 2007 début 2008, sont la traduction du même processus de risque lié à la mondialisation : explosion du prix mondial de marché sous les effets conjugués d’une insuffisance de l’offre face à une demande excédentaire en croissance, même marginale, et d’une spéculation amplifiant les variations, ainsi qu’une contagion de ces effets entre produits de substitution (gaz/pétrole, blé/maïs/riz) et entre secteurs (énergie/transports). De plus, il peut même y avoir une interaction, un effet d’induction entre les crises :

         le prix du pétrole, du transport et des engrais, intervenant dans le coût de production des denrées alimentaires,

         le développement des agro-carburants, l’éthanol fabriqué à base de maïs, favorisant l’emploi des terres cultivables pour cet usage plus rentable que l’usage alimentaire, impliquant une baisse de l’offre en denrées alimentaires, donc une hausse du cours de ces dernières.

         la crise des « subprimes » (crédits immobiliers américains), de l’immobilier et des valeurs financières, incitant les investisseurs et les spéculateurs à reporter leurs investissements sur les matières premières, le pétrole et les denrées alimentaires, avec un effet inflationniste sur les cours de ces derniers …),

La globalisation financière a également favorisé le financement des balances des paiements. Les Etats-Unis, économie dominante, ont imposé le dollar comme monnaie dominante des échanges dans le monde, ce qui  facilite le financement de leur déficit budgétaire, tant que d’autres pays en excédent acceptent de placer leurs liquidités excédentaires en dollar. Cependant, l’interdépendance financière entre Etats, notamment des Etats-Unis à l’égard des fonds dits « souverains », en particulier de la Chine et des pays de golfe arabo-persique, accroît les risques d’instabilité financière du monde et fait peser sur le monde économique une nouvelle menace.

 

3-4 De nouveaux rapports de forces, notamment au travers des fonds souverains

Comme le synthétisait récemment Al Gore dans une formule choc pour le New York Times : « Les Etats-Unis empruntent de l’argent à la Chine afin d’acheter du pétrole aux pays du Golfe pour le brûler d’une manière qui détruit la planète ».

Après les fonds d’investissement, qui ont investi dans l’économie mondiale, les entreprises qu’elles soient nationales ou multinationales, voici maintenant les « fonds souverains ». Leurs propriétaires sont des Etats, à la différence des fonds d’investissement qui drainent l’épargne privée ou des fonds de retraite qui placent les cotisations des salariés.

Ces fonds souverains ont accumulé ces dernières années une richesse énorme, évaluée entre 2000 et 3000 milliards de dollars selon le FMI, et pourraient atteindre 10 000 milliards de dollars dans les années à venir. Ils détiennent déjà 6% de la capitalisation boursière mondiale.

Ces fonds placent les liquidités excédentaires d’Etats, représentant une dizaine de pays, notamment les Emirats arabes unis (dont Dubaï), l’Arabie Saoudite, Singapour, le Koweït, la Chine, Hongkong, la Russie, le Qatar, la Libye, et la Norvège. Ils sont alimentés soit par une rente du sous-sol, en particulier du pétrole dans un contexte de prix haussier, soit par des liquidités excédentaires de pays émergents en croissance et en excédent commercial (la Chine, avec ses réserves de 1300 milliards de dollars). Ceci face à des pays occidentaux en déficit et consommateurs de pétrole. Ces fonds financent donc les déficits d’autres pays en achetant leurs obligations d’Etat et investissent également directement dans les économies de ces pays, dans les entreprises, y compris des fleurons technologiques, dans l’immobilier et maintenant aussi les terres agricoles (notamment en Afrique) et aussi dans les banques en manque de liquidités surtout suite à la crise financière des subprimes (47 milliards de dollars investis en 2007 dans les institutions financières chancelantes, représentant 63% de leurs recapitalisations, et encore 21 milliards au premier trimestre 2008).

On voit bien que la guerre financière et économique a remplacé la guerre militaire. Les rapports de force sont en train de changer au travers de la mondialisation financière. Les pays occidentaux sont piégés par une nouvelle forme de dépendance. Les fonds souverains sont un cheval de Troie dans les économies occidentales et prennent insidieusement le pouvoir sur les actuelles puissances occidentales par le levier financier, peuvent progressivement devenir propriétaires de leurs industries, de leur savoir-faire technologique, utiliser l’arme financière et économique comme un rapport de force.

On pourra remarquer que ceux qui tiennent les ficelles de ce nouveau rapport de force représentent une oligarchie, qu’il s’agisse des pays du Golfe ou de la Chine (la Norvège étant un cas à part). La Chine notamment, dont la nature « communiste » de l’Etat se retrouve plus dans la « dictature du prolétariat » que dans l’intérêt général et démocratique du peuple, profite a outrance du capitalisme pour asseoir le pouvoir d’une nouvelle caste aristocratique du Parti Communiste, bénéficiant de privilèges et permettant l’abondement de ces fonds souverains grâce aux bénéfices des entreprises chinoises nationalisées, alors même que le peuple travailleur ne bénéficie pas dans ces entreprises de la protection sociale et constitue la nouvelle forme de l’esclavage des temps modernes.

 

3-5 De nouvelles migrations humaines

Les statistiques officielles évaluent à  presque 200 millions le nombre de migrants internationaux pour les années 2000[], pour les personnes ayant quitté leur pays pour vivre et se fixer dans un autre pays pour au moins un an. C’est relativement faible à l’échelle du monde et au regard du contexte de mondialisation. Ce chiffre augmente de 2 % par an.

On peut distinguer l’immigration forcée de l’immigration choisie. Cette dernière contribue à la fuite des cerveaux et des compétences des pays pauvres, au détriment de ces derniers et en faveur des pays riches ou, même si le phénomène est marginal, vers des pays prêts à payer le prix fort pour disposer d’un scientifique capable de mettre au point un arsenal nucléaire.

 Les démographes considèrent que les migrations seront une importante variable d’ajustement d’ici 2050, échéance à laquelle 2 ou 3 milliards d’individus supplémentaires sont attendus sur la planète, alors que les effets des modifications climatiques se feront probablement déjà sentir et que certaines zones ne pourront plus nourrir une population supplémentaire. Des migrations de « réfugiés climatiques » sont à prévoir.
En parallèle, une stagnation démographique et un vieillissement des populations des pays riches occidentaux pourrait être compensés par l’arrivée de nouveaux migrants, sous conditions de leur intégration sous peine d’exposer leur société à des risques de déstabilisation, d’accroissement de l’insécurité, d’une ghettoïsation et d’une fragmentation de la population.

La mobilité internationale est motivée soit par une réaction de survie des plus défavorisés, déplacés par les guerres, les famines, la misère, soit par une aspiration à une meilleure rémunération, à un meilleur niveau de vie, des mieux formés recherchés pour leurs compétences.

 

3-6 Emergence d’une culture commune

L’accès d’un nombre croissant d’individus à des réseaux d’information et de communication communs conduit à deux effets :

  • Le premier est l’accès par les individus connectés à ces réseaux (essentiellement grâce à Internet) à une meilleure connaissance de l’environnement, des autres cultures, des enjeux mondiaux, un accès plus aisé à l’éducation, à de nouvelles formes d’apprentissage à distance, au partage des connaissances développant l’innovation scientifique et artistique, la diversité culturelle,
  • Le deuxième est l’émergence d’une sorte de « culture commune », que certains considèrent comme le signe d’un appauvrissement culturel :

Ø      sur le plan linguistique, l’utilisation d’un anglais de communication appelé parfois le « globish » (mot-valise signifiant le « global english »), version appauvrie de la langue anglaise, permettant aux personnes parlant des langues différentes de se comprendre a minima pour notamment permettre une communication  de base et exercer des relations commerciales, qui n’est pas sans rappeler la novlangue , langue officielle de Océania, inventée par Georges Orwell  pour son roman 1984 écrit en 1949 ; cette langue remplace progressivement les langues nationales dans les échanges internationaux, comme les langues nationales avaient progressivement pris le pas sur les langues régionales,

Ø      sur le plan culinaire, la généralisation de la « mal-bouffe », du « McDo », de la boisson universelle Coca-Cola, la plus vendue au monde,

Ø      sur le plan musical, la diffusion planétaire de tubes de variété, sur un modèle de rythme et de voix stéréotypé, venu des Etats-Unis et quasiment imposé par l’industrie du disque, dont Michael Jackson, Madonna et Céline Dion sont des exemples types,

Ø      sur le plan cinématographique également, c’est la culture américaine qui semble s’imposer avec des films en général violents, basés sur l’émotion, la peur et les sentiments, accessible à tous, à un grand public, sans nécessiter de références culturelles particulières,

Ø      et sur le plan de l’idéologie, la pensée unique faisant du système capitaliste « le » modèle de pensée labellisé jamais remis en question, faute de modèle différent, surtout depuis la chute de l’idéal communiste en Europe Centrale et en ex-URSS.

Claude Lévi-Strauss, fondateur de l’anthropologie française, avait déjà écrit en 1955 dans Tristes tropiques : «  Il n’y a plus rien à faire, la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait. L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse comme la betterave ».

En mettant les peuples en contact, les moyens de communication effacent leurs spécificités et instaurent une certaine uniformisation. Mais comme chaque effet produit en même temps un contre effet, une réaction, il est probable que la dissolution progressive des identités nationales et l’appauvrissement culturel  fassent ressurgir des réflexes identitaires dans ce monde globalisé. De même que le langage international et simplifié de la mondialisation incite en réaction à faire revivre et entretenir des langues régionales. Une recomposition culturelle pourrait s’exercer au profit des régions de culture et de langues d’origine commune.

 

4- A qui profite la mondialisation ?

En termes de valeur marchande, les gains et les pertes générés par l’effet de la mondialisation et de la globalisation sont différenciés selon les régions du monde et les couches de population :

Les consommateurs bénéficient de prix tirés vers le bas sur des marchandises ou des services importés, moins chers que s’ils étaient produits dans leur propre pays, par exemple :
– textiles chinois, appareils électroniques fabriqués en Asie, au bénéfice des pays occidentaux,
– denrées alimentaires de fabrication industrialisée et productiviste, exportées de l’Europe vers l’Afrique (d’autant moins chères que les producteurs bénéficient de subventions de la PAC). Mais nous voyons que tout en représentant un avantage de prix notamment au bénéfice des zones urbaines en Afrique, cette concurrence a tué l’agriculture vivrière locale. Les Etats africains ont favorisé cette stratégie d’importation car elle assurait une paix sociale dans les villes, plus propices à la rébellion, même si cette stratégie était néfaste aux campagnes, non organisées pour constituer une force rebelle, et  par la même occasion elle permettait de taxer des importations pour engranger des recettes fiscales finançant les Etats.

Les détenteurs de capital des entreprises ou des fonds d’investissement optimisent quant à eux le rendement de leurs capitaux. Ces actionnaires ne sont pas nécessairement des personnes privées aisées de la bourgeoisie. Les épargnants, les assurances, les caisses de retraite, sont des investisseurs qui requièrent aussi les meilleurs taux de rentabilité sur leurs placements. De nouveaux types d’actionnaires ont également émergé : les fonds souverains, constitués par les excédents de liquidité des Etats émergents, en particulier la Chine, qui dispose de réserves importantes en dollar. Les fonds des pays du Golfe, de Chine ou de Russie investissent dans toutes sortes d’actifs stratégiques dans les pays occidentaux (industrie, distribution…), et témoignent de la puissance d’investissement de ces nouveaux acteurs de l’économie. Selon la Deutsche Bank, ces fonds étatiques géreraient plus de 3 000 milliards de dollars d’investissements, soit deux fois plus que l’industrie des fonds spéculatifs (hedge funds). Leur fortune pourrait atteindre 10 000 milliards de dollars dans dix ans.

Les employés d’entreprises situées dans les pays émergents (Chine, Inde, Brésil,…), qui ont accès à un travail rémunéré grâce à la nouvelle activité générée par l’effet de la mondialisation, sont également les bénéficiaires de la mondialisation Ils participent à l’émergence d’une classe moyenne sortie de la misère. Cet avantage est cependant à relativiser dans la mesure où la population employée est exploitée, parfois sans couverture sociale, compte même des enfants dans ses effectifs.

En revanche, les pays riches souffrent de la délocalisation de nombre d’activités industrielles utilisant de la main d’œuvre peu qualifiée, induisant des pertes d’emplois qui touchent certaines catégories d’individus et peuvent être concentrées sur certaines villes ou certaines régions, ou tirer vers le bas des salaires sur les activités mises en concurrence (syndrome du plombier polonais). Même si dans les faits les délocalisations semblent ne toucher qu’environ 3% de la population active d’après des études réalisées sur le sujet. Cette concurrence internationale et ces délocalisations s’exercent de plus en plus dans le domaine des services, notamment informatiques et call centers (devenues une spécialité en Inde), touchant les classes moyennes et les métiers d’ingénieurs.

Si on fait le compte des effets de la division du travail international, d’après certaines études quantitatives, les gains des pays riches seraient supérieurs à leurs pertes. Le problème résiderait plus dans la répartition de ces gains et de ces pertes, les pertes touchant les populations défavorisées, amplifiant l’accroissement des inégalités.

En tout cas, en observant les taux de croissance de l’économie en Europe et de chômage depuis les vingt dernières années, on ne peut pas dire que la mondialisation ait été porteuse de développement en Europe. Cependant qui peut savoir si cette croissance n’aurait pas été négative sans la mondialisation ? Elle a en tout cas certainement été défavorable sur le plan de l’environnement.

Les nouveaux pays industrialisés (Chine, Sud-est asiatique, Brésil), de leur côté, offrant une main d’œuvre non qualifiée et également qualifiée dans certains domaines, à faible coût, ont bénéficié d’investissements importants des pays riches occidentaux. Ils ont progressivement construit une économie moderne et un système de formation adapté et ont pu ainsi sortir de la pauvreté. Certains comme la Corée du Sud ou Taiwan sont même passés du côté des pays riches, tandis que  d’autres, touchés fortement par la crise financière asiatique à la fin des années 1990, comme la Thaïlande et les Philippines, ont eu plus de mal à s’en remettre. La Chine et le Brésil bénéficient globalement de la mondialisation mais au prix d’une répartition très inégale des gains.

Quant aux pays pauvres et en particulier d’Afrique, on peut dire qu’ils ont subi tous les effets néfastes de la mondialisation, par la destruction progressive de leur agriculture vivrière concurrencée par les importations industrielles à bas prix.

Ils ont aussi été durement touchés par la crise alimentaire récente en 2008 avec l’explosion des prix mondiaux des céréales, du riz et du blé notamment. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les prix alimentaires ont dans l’ensemble augmenté de 58% entre février 2007 et février 2008, les plus fortes augmentations concernant les céréales (+85%) dont le blé (+100% en un an, + 180% sur les trois dernières années) et les produits laitiers (+58%). Selon Jacques Diouf, Directeur général de la FAO, la facture des importations céréalières des pays les plus pauvres va augmenter de 56% en 2008 après avoir augmenté de 37% en 2007.[

La mondialisation n’a pas bénéficié aux pays pauvres en termes de développement. Les objectifs du millénaire fixés en 2000 par les Nations unies à atteindre en 2015, visant notamment à diviser par deux l’extrême pauvreté, consacrer 0,7% du PIB des pays riches à l’aide au développement, donner l’accès l’éducation primaire pour tous, stopper la propagation du VIH/Sida (notamment par l’information et par la diffusion de médicaments existant mais non distribués aux populations qui en ont le plus besoin sur la planète), sont loin d’être atteints (0,3% du PIB en moyenne consacré en 2007 pour l’ADP). En même temps que l’agriculture vivrière a été ruinée et déstructurée en grande partie du fait de la stratégie protectionniste des pays riches (PAC en Europe, subvention de l’industrie du coton aux Etats-Unis), le contexte de ces pays n’est pas propice aux investissements des pays riches sur des industries de transformation, du fait de l’instabilité des Etats, du non respect de la propriété privée pour certains d’entre eux (confiscation des terres dans certains pays africains comme le Zimbabwe), de la corruption, de l’insécurité, du développement humain insuffisant en terme de santé et d’éducation. Leur industrie s’est donc cantonnée principalement aux activités extractives, sans valeur ajoutée et ne bénéficiant que très peu au développement humain local. Notons aussi que la Chine et l’Inde, avides de matières premières pour répondre à la demande croissante de leurs économies, investissent de plus en plus en Afrique, prenant progressivement la place des pays occidentaux. Mais la Chine, spécialisée notamment dans le bâtiment, les constructions d’infrastructures, utilise le plus souvent de la main d’œuvre chinoise, sur des chantiers parfois financés par l’aide au développement, qui impose la procédure d’appels d’offre, que les Chinois emportent presque toujours, du fait d’une stratégie très agressive sur les prix. L’approche de l’Inde étant beaucoup plus axée sur un partenariat et un partage de compétences, notamment sur des activités de transformation et de service, ce qui est plus sain et profitable en termes de développement local.

 

5- La perversité et le paradoxe du système néolibéral mondialisé

5-1 Basé sur le libre échange, la loi du plus fort, et la concurrence, il tue in fine
          la concurrence

La concurrence est réputée bénéficier aux consommateurs, aux acheteurs de biens et de service, tirant les prix vers le bas. Du côté des producteurs, la recherche du profit maximum fait peser la pression sur les coûts. Un des moyens de réduire les coûts pour une entreprise est de réaliser des économies d’échelles, gagnant ainsi en coûts de structure. Pour ce faire, les acteurs ont intérêt à se regrouper, d’où une concentration de plus en plus forte par secteur économique. A terme, cette concentration peut nuire à la concurrence, tout le marché étant tenu par quelques gros acteurs ayant un pouvoir sur les prix (centrales d’achat dans la distribution, téléphonie mobile, monopole du logiciel avec Microsoft, gros courtiers agro-alimentaires,…), ce qui finit par causer du tort aux consommateurs tant en termes de niveau de prix que de diversité de l’offre. Ce phénomène est observé au niveau mondial, les fusions étant trans-nationales (Pechiney/Alcan, Arcelor/Mittal, Alcatel/Lucent, …).

5-2 Le prix du marché « mondial » équilibre faussement l’offre et la demande

 Le prix de marché « mondial » se fait en réalité sur une offre ou une demande « marginale » et non moyenne. L’alignement des prix vers le plus bas en cas d’offre excédentaire momentanée (salaires des postes non qualifiés) ou vers le plus haut en cas de demande excédentaire momentanée (pétrole, denrées alimentaires), quels que soient les réalités économiques, le coût de production réel des marchandises ou des services vendus. C’est le nouvel entrant, en pesant de façon importante sur l’équilibre entre l’offre et la demande, qui va déterminer le prix marginal de l’échange, celui-là même qui devient le prix de référence pour l’ensemble des échanges. De plus, l’ajustement de l’offre et de la demande ne se font pas forcément à un même rythme (cas de l’alimentation mondiale, la demande ayant crû plus vite que la production et les réserves en stock, cas également du pétrole), avec de surcroît l’effet amplificateur de la spéculation. Ainsi en simplifiant, un excédent de demande sur l’offre de 10% peut induire une inflation de prix de 100% au lieu de 10% toute chose égale par ailleurs, 90% des demandeurs acceptant de payer 10% plus cher pour satisfaire les offreurs sur la même quantité offerte pour un gain final identique !

5-3 Basé sur la recherche du profit individuel à court terme, ce système va contre
          l’intérêt collectif mondial et n’est pas durable

– Il ne sait pas venir à bout du réchauffement climatique sans être contraint de manière coercitive ;
– Il ne sait pas non plus venir à bout de la misère, de la crise alimentaire, des inégalités entre le Nord et le Sud. La spécialisation régionale, la fourniture à bas prix de denrées alimentaires et de semences stériles aux pays pauvres ont tué leur agriculture vivrière, accentué leur dépendance au détriment de l’autosuffisance alimentaire, décimé leurs emplois, déséquilibré leurs sociétés en en faisant des « assistés », engendré l’immigration massive vers les pays riches qui se sont auto érigés en modèles absolus avec la pensée unique ;
– Il ne permet plus d’optimiser l’investissement industriel à long terme des entreprises mais favorise la rentabilité à court terme même si elle est réalisée au détriment du long terme.

5-4 La mondialisation et la globalisation imposent un modèle néocapitaliste favorisant
          l’accroissement des richesses globales mais aussi l’accroissement des inégalités

La recherche individuelle du profit dans le contexte ouvert et mondialisé de libre échange est censée conduire à l’accroissement des richesses globales, la croissance économique du PIB, mais elle se fait systématiquement au travers d’une répartition inégale, les riches devenant plus riches parce qu’ils détiennent les moyens matériels, financiers et intellectuels de mettre en œuvre le moindre de leurs projets, et les pauvres plus pauvres. Ce phénomène s’est amplifié avec la mondialisation.

5-5 La spécialisation à outrance au niveau international nuit à l’équilibre des sociétés, à
          la diversité des cultures

Cette spécialisation visant à répondre à l’efficacité dans l’environnement concurrentiel mondial, est illustrée par :

         les délocalisations, bien souvent sans transfert de technologie de sorte que la valeur ajoutée reste dans les pays riches, les sites de production ayant le statut de simples sous-traitants dénués de toute visibilité, ou, comme cela s’est produit fréquemment lorsqu’il y avait une cession de brevet, l’implantation d’unités reposant sur l’exploitation de brevets dont le coût de recherche et développement était déjà amorti, et trop polluants pour continuer à être utilisés dans les pays développés ;

 

 

         et la division internationale du travail – le but étant, pour les pays riches, la recherche de main d’œuvre bon marché pour atteindre les objectifs de productivité – associée à la concentration de plus en plus forte des acteurs.

Elle a ainsi conduit à une urbanisation croissante (désertification des campagnes et création de mégapoles), zones de plus en plus articulées autour d’un secteur spécialisé, au détriment de la diversité des activités.

5-6 La mondialisation, qui s’appuie sur les valeurs de liberté et de démocratie, prônant le
      libéralisme et la liberté individuelle, peut conduire à une restriction croissante des libertés

A la base démocratiques et libéraux, les Etats qui participent à la mondialisation risquent de devenir de plus en plus autoritaires et autocratiques par combinaison des facteurs suivants, suscités par l’accroissement des inégalités et de l’insécurité, engendrés par la délinquance et la misère croissante et l’immigration difficile à contenir :

         Fermeture des frontières à l’immigration,

         Développement de la vidéosurveillance, portant atteinte à la vie privée et aux libertés individuelles,

         Contrôle des médias et de l’opinion publique, en particulier des masses défavorisées.

Il est possible de voir ressurgir des dictatures, au départ déguisées en démocratie, laissant croire au peuple qu’il a toujours le pouvoir par son libre accès à l’information (cependant façonnée et contrôlée à son insu), en élisant ses représentants et ses dirigeants (mais ses choix seront influencés et même dictés par des médias sous contrôle et du marketing d’opinion, dans un cadre politique qui ne favorise pas le pluralisme), voire en choisissant volontairement de se soumettre à une dictature, à un leader protecteur et rassurant.

 

6- Pour une mondialisation positive, sans ses insupportables dérives

La mondialisation néolibérale n’est pas durable en l’état. Non seulement elle conduit irrémédiablement, si on ne lui résiste pas, à une civilisation invivable et insupportable, mais également à l’extinction de l’espèce humaine et à la destruction de la planète. L’intérêt général doit primer sur les intérêts particuliers lorsqu’il est mis en péril au point de mettre finalement en jeu les intérêts particuliers ou ceux des générations futures.

Partant du constat d’échec, des dérives de ce modèle de développement néocapitalisme mondialisé en termes de résolution des problèmes climatiques et de développement humain, quel modèle alternatif  ou quels outils incitatifs et coercitifs peut-on envisager pour corriger ou prévenir ces dérives ?

1-     Un « socialisme mondial » ?

Le système socialiste confisque les moyens de production privés pour les remettre à un Etat censé représenter le peuple et assurer la prise en charge de ce dernier. A l’échelle des Nations, il s’est avéré inefficace à la fois en termes de développement économique, social, culturel, mais aussi politiquement et humainement, car devant s’exercer au travers d’une dictature dont il est impossible de sortir sans changer le système, pour revenir à un système démocratique et libéral. Ce serait pire encore au niveau mondial. Un alter-mondialisme d’extrême gauche basé sur ce système risque de déboucher sur une dictature mondiale et ne paraît pas représenter une alternative réaliste.

Les pays nordiques ne sont en fait pas socialistes mais sociaux, libéraux et démocrates. Ils ont, semble-t-il, su combiner économie libérale et solidarité sociale, protégeant les populations faibles par un dispositif de redistribution passant par l’Etat et les agences territoriales d’Etat, au prix d’un coût fiscal important. L’efficacité de ce système repose sur un esprit responsable et citoyen des populations et sur la performance de services publics pour lesquels  chacun accepte de payer le prix. Ces sociétés reposent sur un contrat moral entre concitoyens adultes et sur le respect de son application par tous également et sans distinction, personne n’étant au-dessus des lois. Est-ce d’ailleurs un hasard si le Danemark, la Suède et la Norvège sont parmi les seuls pays de l’OCDE, avec le Luxembourg et les Pays-Bas, à avoir atteint ou dépassé l’objectif fixé en 2000 par les Nations unies de consacrer 0,7% de leur PIB à l’aide au développement d’ici 2015 ?

 

 

A ces conditions seulement ces modèles de sociétés peuvent constituer une source d’inspiration

2-     La correction ex post par redistribution ?

 

 

Pour résoudre le problème de répartition inégalitaire des richesses, corriger les dérives de la mondialisation qui ont laissé sur le carreau des pays ou des couches de populations, l’idée est de plus en plus répandue qu’il faut d’abord laisser faire, puis corriger, par l’intervention publique, l’Etat ou des ONG. C’est là qu’intervient l’action humanitaire ou l’assistance sociale pour les populations défavorisées. Ce système, basé sur la charité, développe dans les populations un sentiment d’humiliation, de culpabilité d’être un fardeau pour la société plutôt qu’un élément qui participe à sa construction, les enferme dans une position d’indigence, de soumission, de faiblesse, de redevabilité à l’égard des puissants qui pourvoient à leur besoins vitaux. Il peut conduire à l’exclusion définitive, à l’assistanat durable qui s’autoalimente, incitant les bénéficiaires de ces allocations à rester dans ces conditions sans pouvoir en sortir.
Il est de plus coûteux, s’appuyant sur un Etat centralisateur-redistributeur ruineux en termes de structures administratives de fonctionnement et il prélève son financement plus souvent sur les classes moyennes que sur les classes les plus aisées qui disposent des outils pour échapper aux contraintes fiscales. Il est conçu sur un principe vicié selon lequel « aider » consiste à faire l’aumône, c’est-à-dire à ne permettre que de survivre en apportant la stricte pitance sans plus. Chacun sait que donner une pièce à un nécessiteux sans chercher à connaître les causes de sa déchéance et sans chercher à le rendre à la vie autonome, peut n’être qu’un moyen – conscient ou non de la part du généreux donateur – de le maintenir dans son état. La pièce toute seule sera utilisée par le clochard pour boire  un verre de plus parce qu’elle ne permet rien d’autre. A moins de s’appeler Rockefeller et d’économiser ½ dollar par ½ dollar, comme il semble l’avoir raconté. Encore avait-il un projet réfléchi au service duquel il a placé toute sa vie. Et encore a-t-il été au bout de ce projet en bâtissant un monopole pétrolier, qu’il a dû défaire en se heurtant à la loi anti-monopole, pour investir une grande part de sa fortune dans des actions de bienfaisance. Notons que, Bill Gates, à notre époque, aura suivi le même chemin dont il serait souhaitable qu’il soit édifiant, et expliqué aux jeunes générations sur les bancs de l’école.
« La charité est injurieuse, à moins qu’elle n’aide le destinataire à s’en affranchir », déclarait Rockefeller.

 

Précisément, si l’on raisonne en termes de relations entre les pays riches, nantis, armés d’intentions bienfaisantes et les pays pauvres, le parallèle peut être fait avec celui de l’éducation d’un enfant, qui consiste à le nourrir … et à l’instruire – stade supérieur de l’éducation, une fois contentées les strictes exigences physiologiques. Devenu adulte, l’enfant inventera sa propre manière de poursuivre la réflexion et l’action de ses mentors, qui pourra passer, surtout s’il a été correctement formé, c’est-à-dire si on lui a transmis l’autonomie de penser,  par la rupture avec certains modes de pensée considérés incontournables par ses aînés ou ses prédécesseurs. Il est bien connu que c’est par la mutation biologique que l’espèce humaine, à certains stades de son développement, s’est développée et maintenue. La difficulté pour l’ancien « éducateur « devenu le pair, étant de reconnaître l’enseignement qu’il peut recevoir de l’ancien « enfant ». Traiter avec les pays « pauvres » bien souvent en dérive totalitaire suppose de prendre en considération que, malgré certaines apparences, et afin de ne pas tomber dans l’ingérence dévastatrice (comme cela s’est produit en Irak où l’intervention américaine, qui a certes permis de chasser un dictateur, a plongé le pays dans une guerre civile inextricable), il convient de considérer un pays comme un tout, doté d’un équilibre. La seule action indiscutable consisterait à rechercher, au sein de ce pays en mal d’assistance, les éléments « adultes » pouvant devenir moteurs pour tirer une société vers le haut à tous points de vue – pour « accrocher sa charrue aux étoiles ». Citons pour exemple la gabegie de l’aide alimentaire occidentale juste après la chute de l’URSS et la libéralisation de l’économie, dans un pays tout à fait autosuffisant, et le décollage des entreprises depuis que cette aide financière a été remplacée par une aide à la formation pour les jeunes cadres, les mieux placés pour recréer un tissu industriel et économique dans leur propre environnement, après avoir suivi des stages à l’étranger. Ou encore les actions entreprises pour la construction de puits dans le Sahel – où, bien souvent, les moyens financiers sont remis officiellement aux hommes des villages, mais, en fait, aux femmes qui en font un usage parcimonieux et responsable. Ou l’envoi de juristes occidentaux en Afghanistan, après la chute du régime des Talibans, pour rédiger, conjointement et en bonne intelligence avec les autochtones, une constitution digne de ce nom. 

3-     Les obligations coercitives, une régulation mondiale, plutôt ex ante ?

 

 

Par l’action des ONG relayées par les Etats, inscrivant des obligations dans la loi, il est possible d’inciter les personnes, les entreprises, les Etats, à respecter des contraintes ou à viser des objectifs : protocole de Kyoto sur les gaz à effet de serre, taxe carbone, objectifs du millénaire des Nations unies pour le développement, protection des langues régionales dans la constitution, …
Néanmoins ces objectifs sont souvent réduits à des vœux pieux, difficilement atteints. Les ONG souffrent de problèmes d’efficacité, d’insuffisante légitimité démocratique et de quasi-absence de coordination entre elles. Il s’agit donc d’agir pour garantir leur efficacité par des moyens appropriés, une coordination globale, une légitimité démocratique au niveau de leur représentation et de l’implication des citoyens, d’un pouvoir réglementaire mondial qui ne pourra être mis en œuvre qu’avec la participation adulte de chacun.
Il faudra notamment s’attaquer de front et globalement au niveau mondial à la corruption, à l’évasion fiscale et au blanchiment de l’argent sale. Avec toute la difficulté inhérente à une démarche prônée par des groupes d’opinion bien pensants, de pays dont le gouvernement ne montre pas nécessairement l’exemple : que dire du refus des Etats-Unis de ratifier le Protocole de Kyoto, ou du protectionnisme démesuré de certains pays occidentaux pour leur agriculture ? Si l’on en reste au précepte « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais », le ver est évidemment dans le fruit !

 

 

Le développement d’une conscience et d’une responsabilité citoyenne …

 

 

Il ne s’agit pas d’un outil, mais d’un comportement, qui à la base, dès la racine, devrait entraîner la capacité des peuples à se forger une conscience collective légitimant les actions contraignantes parfois sur le plan individuel mais salutaires in fine.
Plus difficile, nécessitant du temps, de l’éducation et de la résistance face à la facilité naturelle qui porte l’homme à contourner les contraintes, éviter l’effort, et à préférer le divertissement pour oublier ses problèmes plutôt que les affronter, la voie de la prise de conscience et de la responsabilité individuelle du destin collectif est probablement la voie la plus durable et qui permet aussi de donner efficacité et légitimité aux institutions régulatrices et à la mise en place d’outils coercitifs.

 

C’est par une prise de conscience citoyenne et responsable que chacun peut contribuer à une prévention des dérives à son niveau, à son échelle, par son comportement écologique et solidaire, par une motivation qui n’est pas uniquement basée sur les valeurs matérielles et le profit individuel, mais par des valeurs de fraternité naturelle, de respect de l’autre, de don de soi.
C’est aussi par cette attitude que le citoyen doit redécouvrir la politique et reprendre le pouvoir en exerçant au sens originel, la démocratie. C’est par ses choix électifs et sa participation à la vie politique, civile et sociale qu’il peut faire avancer les dispositifs institutionnels et réglementaires, que ce soit au niveau national, européen ou mondial, construire l’Europe qui elle-même peut faire poids pour équilibrer les forces du monde et rendre plus efficaces et plus démocratiques les organisations internationales, mettre en place une gouvernance mondiale.
C’est également grâce à cette organisation internationale et globale du monde que l’on pourra redonner aux pays les moins avancés les moyens de leur développement, de leur autosuffisance alimentaire, de leur éducation, plutôt que leur donner l’aumône et les enfermer dans l’assistanat. . Car enfin il est bien connu que chaque nation, chaque civilisation, est en mesure d’apporter, si l’on sait en prendre conscience, son tribut à la culture de l’humanité toute entière.
Les communautés paysannes russes qui ont perduré jusqu’à la Révolution bolchevique de 1917, appelées « mir » ou « obschina », sont souvent citées dans les manuels comme expériences d’auto gestion réussies. Et que dire du système du micro-crédit, inventé conjointement par le Bangladeshi Muhammad Yunus et la Grameen Bank, qui consiste généralement en l’attribution de prêts de faible montant à des entrepreneurs ou des artisans ne pouvant accéder aux prêts bancaires classiques ? Couronné par les Nations unies qui ont décrété 2005 l’Année internationale du microcrédit, et récompensé le 13 octobre 2006 par le prix Nobel de la paix, il s’est développé surtout dans les pays en développement, et se répand dans les pays développés ou en transition, forme de plébiscite mondial.
 

L’humanisme doit remplacer l’humanitaire.

Dans cet esprit, la « globalisation politique maîtrisée » doit succéder à la « mondialisation économique subie », en être le garde-fou, la nécessaire condition de la survie même de l’humanité. Pour ce faire, une politique mondiale, globaliste et humaniste doit être mise en œuvre, assurant une approche globale et cohérente des problèmes mondiaux, sans pour autant sacrifier la diversité des activités et des cultures mais au contraire en les protégeant.

De même que le développement des valeurs universelles et spirituelles de l’humanisme, se substituant à l’individualisme et au matérialisme, est une forme de globalisation de l’approche philosophique de l’homme. Pour promouvoir cet esprit, les individus riches et puissants pourraient être les premiers à donner l’exemple. Puisque les acteurs du monde industriel, qui ont intérêt à se regrouper pour optimiser la production, sont les consommateurs subissant de plein fouet les conséquences de la concentration et des monopoles visant à tuer la diversité de l’offre, et puisque le degré de pollution de la planète oblige les uns et les autres à réfléchir sur le monde qui sera laissé aux générations futures, riches ou pauvres, il est temps de prendre en considération la dimension humaine des interactions sociales, et de mettre en œuvre des objectifs d’épanouissement. De la même manière que les entreprises recherchent le profit, et que cette recherche est le moteur du développement économique, pourquoi ne pas admettre qu’une fois les besoins élémentaires satisfaits – ce qui est loin d’être le cas à l’échelle de la planète -, l’être humain aspire à combler d’autres besoins tout aussi vitaux : échanger, communiquer, réfléchir ensemble à la condition humaine et au devenir de l’humanité.

Il se trouve que le fait d’avoir  atteint un niveau d’aisance matérielle suffisant pour profiter d’un certain niveau de vie permet précisément d’être à même d’aborder ces questions. Mais, bien souvent, l’être humain l’oublie et ne s’occupe que d’apparence : l’argent et le profit deviennent essentiellement des symboles de pouvoir. Les hommes riches et puissants sont très soucieux de leur image. Mais si l’affichage indécent des richesses, des yachts, des villas somptueuses, devenait finalement « ringard » au profit d’autres valeurs ? Si Bill Gates avec sa fondation, entraînant Warren Buffett avec lui, lançaient cette nouvelle mode ? Même si cela est fait au départ dans un souci d’image ou pour s’acheter une conscience plutôt que par réel altruisme, ça pourrait insuffler un amorçage, inciter les populations qui cherchent à s’identifier aux élites, à rechercher ces nouvelles valeurs.

 

 

Conclusion

L’internationalisation et plus généralement la mondialisation de la finance, de l’économie, de la culture, ont modifié considérablement le paysage planétaire par le biais des délocalisations et des spécialisations géographiques et se sont en même temps traduites par une croissance des inégalités dans le monde, entre pays comme entre citoyens d’un même pays. Cette mondialisation, fonctionnant sur le modèle du libéralisme économique et du néocapitalisme, s’est révélée génératrice de croissance globale mais pas répartie équitablement au sein des populations, impuissante à endiguer les fléaux de la pauvreté, de la misère, de la malnutrition, ainsi qu’à relever le défi énergétique et climatique.

La division internationale du travail et des ressources, la spécialisation de pays ou de continents dans certains domaines et la concentration de la production des biens et des services se sont accentuées en même temps que les coûts de transports et de communication diminuaient, permettant de fournir au moindre coût des marchandises ou des services à des consommateurs éloignés des lieux de production. Ce processus a induit des interdépendances croissantes entre pays et entre acteurs de l’économie au niveau mondial, aggravant la sensibilité aux risques, la volatilité des prix, accélérant les contagions des crises, comme la crise financière dite des « subprimes » partie de l’immobilier aux Etats-Unis, la crise énergétique et la crise alimentaire l’ont récemment démontré.

Alors que le monde financier et économique est dominé par des puissances financières privées et de grandes entreprises multinationales utilisant des paradis fiscaux et contournant facilement les lois nationales des pays où elles sont implantées et où elles exercent leur commerce, les Etats-nations sont quant à eux de plus en plus impuissants à réguler et contenir les problèmes devenus mondiaux, ceux de la croissance en berne, du chômage, des conséquences climatiques et démographiques, d’une crise financière importée, du renchérissement de l’énergie et des matières premières, des pandémies ou épizooties, etc. Et ces crises ne s’arrêteront pas là. La crise climatique ne fait que s’annoncer et risque de bientôt se concrétiser par la multiplication des catastrophes naturelles, de même que l’accès à l’eau va devenir de plus en plus problématique, l’épuisement des nappes phréatiques et l’exploitation abusive de l’eau des grands fleuves parfois transnationaux sont sources (sans jeu de mot !) de graves menaces de paix dans le monde. Ce qui rend nécessaire une approche globale des problèmes, des normes de fonctionnement communes, une régulation mondiale et cohérente, l’adhésion à des valeurs universelles et à un projet mondial légitimé démocratiquement.

La survie même de l’humanité est en jeu. Ce phénomène correspond très probablement au début d’un nouveau cycle historique, d’une nouvelle ère, d’une nouvelle conception du monde, une nouvelle épistémè que le philosophe Michel Foucault qualifie d’hypermodernité, mais qui pourrait plutôt s’appeler l’humanisme.

Ainsi peut-on conclure que globalisation et mondialisation ne se confondent pas vraiment en terme sémantique mais participent au même phénomène. La mondialisation a précédé la globalisation par l’extension rendue possible des activités et de la communication au monde entier. La globalisation en serait plutôt l’étape suivante dans ses effets d’interdépendances engendrées par la mondialisation, du fait de la spécialisation et de la concentration des activités, non seulement entre pays mais aussi entre secteurs d’activité et domaines. Cette globalisation engendre des dérives, des risques accrus, des inégalités croissantes. Elle est subie et difficilement contrôlable, telle une machine qui s’est emballée, telle une réaction en chaîne d’un réacteur nucléaire. Il s’agit de passer au stade d’une globalisation maîtrisée et s’exprimant au travers de la politique mondiale. C’est là qu’intervient le mondialisme ou l’alter-mondialisme, qui devrait encadrer et contenir la « mondiaglobalisation » (syntagme inédit !), en prévenir ou en corriger les dérives.

Le grand enjeu de ce XXIème siècle sera probablement de mettre en place une réelle gouvernance mondiale, plutôt que la superposition des institutions internationales et des ONG dans leur actuel fonctionnement, qui souffrent à la fois d’insuffisance de légitimité, de pouvoir et de moyens, révélant souvent leur inefficacité. En effet, laisser pour compte une partie importante de la population de la planète, à l’époque où l’information circule et où l’on assiste en direct, à la télévision ou sur internet, à des actes terroristes, des guerres, des génocides et autres crimes, pourrait peut-être relever d’une gouvernance malthusienne… A moins qu’il s’agisse de l’absence de gouvernance, d’une « non assistance à humanité en danger » (pour reprendre la formule de François Bayrou) de la part des pays développés qui s’en sont remis aveuglément à la mondialisation en jouant les apprentis sorciers avec des mécanismes financiers et industriels qu’ils n’ont jamais cherché à réguler, et qui les dépassent.

Pour créer une gouvernance légitime, il faut qu’elle soit basée sur des valeurs universelles et humanistes, s’imposant des priorités qui ne sont pas celles d’une maximisation de la croissance du PIB et du profit, mais de développement humain, d’autosuffisance alimentaire, d’égalité des chances et de droit à l’éducation. Elle doit être, à la base,  démocratique, librement consentie entre Etats adultes, à même d’instituer  une  démocratie à l’échelle mondiale. Les institutions internationales devraient fonctionner de manière plus démocratique et plus cohérente et tout citoyen du monde devrait pouvoir s’impliquer et accéder aux décisions. La mise en place de cette gouvernance mondiale sera d’autant plus facilitée qu’elle aura pu être l’émanation de pôles homogènes et équilibrés de pays ou d’ensemble de pays tels que les Etats-Unis, l’Europe, la Chine, l’Inde, l’Afrique,… organisés en fédération.  En tout état de cause, la construction et le renforcement de l’Europe sont indispensables à cet équilibre du monde. Dans cette démocratie mondiale, l’individu doit se sentir citoyen du monde, appartenir au monde de la même manière que s’en sentir responsable et impliqué dans les décisions qui le gouvernent. Sa prise de conscience et sa responsabilité sont les conditions indispensables pour la mise en place de ce nouvel ordre mondial de paix, de justice, de développement humain.

Par ailleurs, comme tout organisme qui s’autorégule, peuvent naître également des contre réactions salutaires dans le processus de mondialisation et de globalisation : le renchérissement du prix du pétrole va certainement en même temps obliger à réduire les consommations et à utiliser d’autres sources d’énergie, notamment renouvelables, contribuant à la réduction des émissions de CO2, et favoriser la relocalisation d’activités du fait du renchérissement du coût de transport. Encore faut-il que le relais soit pris à l’échelle industrielle, de façon à traduire les concepts en termes productifs, c’est-à-dire à dépasser le pouvoir des lobbies automobiles, par exemple, en faisant de la construction de moteurs électriques ou utilisant toute énergie alternative, une priorité industrielle. Dans les métiers de services, le télétravail pourrait aussi se développer, désengorgeant les villes et les transports périurbains. La hausse des prix des denrées alimentaires, du prix des engrais basés sur le pétrole, ainsi que de le coût de transport de ces denrées, de surcroît associée à la prise de conscience d’une nécessaire autosuffisance alimentaire minimale, vont aussi certainement contribuer à une relocalisation de l’agriculture, à échelle plus humaine, redéployant une agriculture de proximité ainsi que l’agriculture familiale vivrière. Non seulement dans les pays pauvres où cette agriculture vivrière est vitale et pourrait être bien plus productive grâce à des investissements raisonnables et mesurés, mais aussi dans les pays riches qui prennent progressivement conscience de la nécessité de modifier leur comportement alimentaire, leur alimentation étant trop riche en sucre et en viande, trop chargée de pesticides. La révolution bio a commencé et donnera peut-être raison à Voltaire, nous incitant à prendre la conclusion de Candide au premier degré : « il faut cultiver notre jardin » !

 

            Marie-Anne Kraft

 

 

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