Une recomposition politique se fera-t-elle autour du choix du modèle de société ?

Quelques réflexions personnelles sur le paysage politique français en vue de proposer une approche pour les prochaines échéances électorales :

 

Les leçons des dernières élections européennes :

1-     C’est en premier lieu l’abstention qui a gagné. Les Français ont marqué leur désapprobation de la politique, de l’Europe, en votant « avec leurs pieds », c’est-à-dire en n’allant pas voter. Ensuite ils n’ont pas voté comme les sondages l’annonçaient une semaine avant le vote (pronostics à 27% pour l’UMP, 21 ou 22% pour le PS, 13 ou14% pour le MoDem, 10% pour Europe Ecologie et 6,5% pour le NPA). En une semaine, le PS a perdu environ 5 points, ainsi que le MoDem, et Europe Ecologie en a gagné 6 et l’UMP 1, le NPA en a perdu 2 au profit du Front de gauche. Le MoDem a déçu par le comportement de François Bayrou qui s’est laissé entraîné dans les querelles avec Daniel Cohn-Bendit lors du débat télévisé du 4 juin et a été marqué « Anti-Sarkozyste » suite au succès de son livre « Abus de pouvoir », au détriment du débat sur l’Europe, tandis que le PS payait aussi ses querelles internes. Une partie des votes pour le PS et le MoDem se sont donc reportés sur Europe Ecologie, marquant le soutien à un thème ni de gauche ni de droite mais de conscience planétaire : la préservation de la planète. Les Français en ont semble-t-il raz le bol des querelles politiciennes et souhaitent que leurs représentants élus abordent les vrais problèmes de fond : affronter la crise économique et le réchauffement climatique, garantir la solidarité et réduire les inégalités, donner suffisamment de puissance et d’autorité à l’Etat à condition qu’il préserve vraiment l’intérêt général des citoyens et ne soit pas gangrené par la bureaucratie, … et surtout changent de comportement.

2-     Les différents partis affichent des programmes finalement très convergents, essayant de mettre en avant ces objectifs auxquels la plupart des Français aspirent. On retrouve dans tous les programmes la volonté de réguler la finance et l’économie, de préserver l’environnement, de viser une croissance durable grâce à un investissement dans l’innovation, les économies d’énergie et les énergies renouvelables, de maintenir une sécurité sociale Il est de plus en plus difficile de différencier un clivage « gauche/droite » au vu des programmes.

·        L’UMP, suite à la crise financière, se met à critiquer les travers du capitalisme financier et d’un libéralisme mondialisé insuffisamment régulé, développe une politique très interventionniste d’un Etat omnipotent, bien que Nicolas Sarkozy défendît au contraire pendant la présidentielle un modèle américain contre le modèle français jugé ringard, étriqué, bloqué par ses protections sociales, incapable de faire face à la concurrence et à la compétitivité dans la mondialisation et bien que sa politique eût contribué à l’accroissement des inégalités, à la défense des grandes surfaces et des puissances financières au détriment du petit commerce et des agriculteurs, sans parler de la neutralisation de presque tous les contrepouvoirs que sont les médias, la justice et même le Parlement.

·        Le PS affiche les mêmes objectifs, insistant sur la mise en œuvre d’une Europe sociale.

·        Le Modem également par une approche humaniste de la société, mettant l’homme au centre plutôt que l’argent et l’Etat.

·        Les Verts aussi en centrant leur programme sur l’environnement, une politique durable et quelques positions plus radicales sur le nucléaire et l’approche de décroissance.

D’où les légitimes questions :

         Quelles sont les vraies questions qui préoccupent les citoyens, qui peuvent les mobiliser et les faire rêver ?  

         Les réponses à ces questions sont-elles convergentes ou divergentes entre les différents partis ? où sont finalement les lignes de clivages ? Face à des programmes relativement convergents, qu’est-ce qui fait la différence ? 

 

La question des valeurs et du modèle de société sera-t-elle la ligne de clivage, de différenciation essentielle ?

La question de fond de ce début de siècle est probablement celle d’un tournant de civilisation, celle des valeurs à prioriser et du modèle de société. Le modèle socialiste collectiviste et bureaucratique a montré son échec avec la chute du mur de Berlin. Le modèle néocapitaliste libéral dérégulé dans la mondialisation vient également de montrer son inanité, responsable de l’accroissement des inégalités et même de la pauvreté, destructeur de l’environnement, cause d’une faillite généralisée de l’économie. La Chine étant de surcroît un exemple d’accommodation à la fois d’un régime collectiviste étatisé et de capitalisme débridé.

Avec la crise apparaît la nécessité du choix (étymologiquement krisis en grec signifie décision). Le nouveau clivage de fond concernant le modèle de société pourrait être un choix entre :

          soit « refonder et moraliser le capitalisme », continuer avec le même moteur, en mettant réellement plus de verrous, de contraintes, de régulation, de redistribution pour diminuer les injustices, mais en gardant les valeurs matérielles, la maximisation du profit individuel, comme la motivation essentielle des individus, les inégalités étant stimulantes par d’un côté l’appât du gain et de l’autre la peur de sombrer dans la précarité. C’est toujours le règne de la société de l’avoir et du paraître.

          soit  proposer autre chose, ni le capitalisme ni le socialisme, mais ce que l’on pourrait appeler l’humanisme. C’est-à-dire pas seulement une régulation du système existant mais commencer à changer les choses plus en profondeur, en s’accordant sur de nouvelles priorités, l’intérêt général plutôt que les intérêts particuliers mais avec adhésion consensuelle (importance de la démocratie), de nouveaux modes de gouvernance d’entreprises plus coopératives, de formes d’emplois et de collaboration des individus. Une nouvelle prise de conscience des citoyens, une responsabilisation individuelle des enjeux collectifs, un sens retrouvé du civisme, de l’altruisme, et même de la morale. C’est une tâche difficile qui exige de non seulement imaginer ce monde pour le reconstruire en profondeur, mais il faut aussi savoir l’exprimer, en termes compréhensibles au tout venant, donner envie d’y aller, d’y participer.

 Il semble que dans le paysage politique français, l’UMP et ses satellites (Nouveau Centre, Radicaux, Gauche Moderne, …), en tout cas Nicolas Sarkozy de même que José-Manuel Barroso, soient plutôt dans la première proposition. Nicolas Sarkozy, devant l’échec du capitalisme mondialisé, devant la perversion à laquelle a mené la financiarisation de l’économie, commence à adopter un langage plus social, plus régulateur, plus étatiste, pour rassurer, même si les actes ne vont pas vraiment dans le même sens (il ne revient pas sur le bouclier fiscal, il ne fait rien sur les stock-options et les salaires exorbitants des dirigeants, les mesures contre les paradis fiscaux sont purement cosmétiques,…).

Il existent deux fragilités de fond dans l’expression de cette politique : d’une part une sorte de schizophrénie, une divergence entre les paroles et les actes, qui ne pourra pas faire illusion dans la durée, surtout quand les effets de la crise font s’aggraver, d’autre part la divergence de fond qui risque de progressivement apparaître et de s’accentuer entre Nicolas Sarkozy, tant dans son comportement politique que sur le fond, et des élus de l’UMP qui ne s’y reconnaissent plus. Nicolas Sarkozy, en personnalisant à outrance l’UMP et présenté comme sa force, pourrait bien devenir sa faiblesse, sa tare, si cela tourne mal. Les prétendants au remplacement seraient alors nombreux (Xavier Bertrand, Jean-François Copé, Alain Juppé, Dominique de Villepin,…) et prêts à se livrer une guerre fratricide comme c’est la cas au PS.

Au sein du PS, les avis ne sont pas clairement exprimés : s’agit-il de la première option avec encore plus de régulation et plus de redistribution que le propose l’UMP ? Ou plutôt d’un projet plus novateur ? Son contenu programmatique s’est construit autrefois dans un certain contexte puis a dû s’adapter, nécessitant des « synthèses » de plus en plus difficile à élaborer et à exprimer en cohérence notamment avec les anciens fondamentaux idéologiques et même avec son nom « Socialisme » devenu obsolète. Ainsi comment faire la synthèse entre les partisans du oui et du non à l’Europe, entre les tenants de l’économie de marché dont certains, notamment dirigeants du FMI et de l’OMC (Dominique Strauss-Kahn et Pascal Lamy), s’affichent très libéraux et d’autres au contraire partisans d’une économie régulée par l’Etat. Le PS affirme en tout cas des valeurs humanistes, des valeurs de solidarité, d’égalité et de fraternité.

 Le Mouvement Démocrate a de son côté déjà affirmé une ambition d’un projet de société alternatif humaniste, qui est plus profond, plus audacieux, plus enthousiasmant et donne aussi plus espoir s’il est constructif et réaliste, pas seulement utopiste. Il a clairement affirmé ses valeurs, exprimées dans une charte des valeurs, ainsi que sa manière de conduire la politique, également dans une charte éthique. Il lui reste à exprimer plus clairement et concrètement son projet au public, à plus concrétiser ses objectifs dans un programme politique complet, touchant tous les domaines, de la politique étrangère au réchauffement climatique, des délocalisations  au pouvoir d’achat, du problème des banlieues à la désertification des campagnes, du chômage des jeunes au vieillissement de la population, du problème des retraites au déficit public insoutenable, que ce soit pour les élections régionales ou les présidentielles.

Les Verts (Europe Ecologie) sont plutôt aussi dans une approche alternative plus radicale de modèle de société, dont les valeurs sont très proches du Mouvement Démocrates et dont le contenu programmatique également très convergent avec le volet écologique du MoDem. Cependant, il est parfois difficile de comprendre la cohérence entre la base militante, le contenu programmatique, et la communication faite par ses représentants. Daniel Cohn-Bendit et Eva Joly ne s’étaient jamais montrés spécialement écologistes avant de venir porter les couleurs des Verts, traduisant un certain opportunisme, de même que Daniel Cohn-Bendit a toujours été très libéral, ayant toujours par ses votes soutenu la concurrence contre les services publics, comme l’atteste le dernier numéro du journal Marianne du 27 juin 2009, alors que dans la perception du public Les Verts sont situés à gauche. Certains élus ont défendu le non à la constitution Européenne (José Bové).

Sur le fond, la forte convergence de valeurs entre le MoDem, le PS et Les Verts, pour un modèle de société alternatif humaniste et durable, est sans doute favorable aux alliances entre ces partis. Ce modèle à construire est en opposition avec le modèle néocapitaliste libéral dérégulé dans la mondialisation que défendent Nicolas Sarkozy (donc l’UMP dans son sillage) et José Barroso au niveau de l’Europe, même s’ils prétendent vouloir mieux le réguler. Il y a clairement une idéologie convergente à défendre et c’est cela qui est important, au-delà de la concurrence entre personnalités présidentiables.

Le débat politique pourrait se recentrer sur l’affrontement entre deux modèles de société, d’une part le modèle actuel capitaliste centré sur la maximisation des profits individuels, même s’il est soi-disant « refondé » et mieux régulé, d’autre part sur un modèle alternatif qu’on peut qualifier d’humaniste.

Une entente de convergence sur le modèle de société alternatif peut être matérialisée dans des alliances tout d’abord sur le front européen contre la nomination de Barroso, puis aux régionales, dans des positions communes au Parlement en France comme au niveau européen, puis éventuellement dans une entente de second tour à la présidentielle. Il s’agira ainsi de maximiser les chances au second tour, quel que soit le candidat arrivant au 1er tour, et d’envisager un gouvernement composé de personnes venues à la fois du MoDem, du PS, des Verts.

 

Autre hypothèse ?

Même si la question de fond paraît être celle du modèle de société, il est possible que le thème paraisse trop complexe, trop utopique, trop évanescent pour les Français, qui pourraient préférer :

         soit se concentrer sur les problèmes concrets de leur vie quotidienne, quelques sujets phares concrets et basiques, quels que soient le modèle et les valeurs défendues,

         soit  se mobiliser sur un autre sujet, plus transverse, plus universel qu’un clivage d’ordre idéologique ou politique, dépassant les clans habituels. Ce fut le cas pour le réflexe écologique aux européennes. Ce pourrait être aussi une mobilisation démocratique face aux abus de pouvoir, une reprise en main par les citoyens, une réappropriation de leur pouvoir confisqué par les élites, la revanche du citoyen consommateur qui pourrait par son petit pouvoir additionné aux autres, boycotter TF1, les produits polluants, les entreprises non respectueuses des salariés, délocalisant malgré leurs profits, les grandes marques ou les grandes enseignes qui par pression via les centrales d’achats sur les agriculteurs, les éleveurs ou les producteurs laitiers, soi-disant au nom de la baisse des prix, détruisent la ruralité et ne favorisent même pas le consommateur. Internet pourrait constituer un formidable outil de rassemblement, de pétition, d’organisation pour mener une telle politique. Un parti ou un homme incarnant cette nouvelle façon de faire de la politique pourrait séduire l’opinion et transcender les traditionnels clivages.

         Soit faire leur choix plus sur des personnalités politiques que sur le fond des idées, face à des projets indifférenciés en tout cas dans les programmes annoncés. Nicolas Sarkozy a été élu majoritairement par les Français surtout pour sa personnalité, trépidante et active, jugée dynamisante, quelle que soit l’idéologie qu’il défendait ou plutôt qui était sous-jacente à son programme de réformes, sur base de slogans simples (« travailler plus pour gagner plus », « chercher la croissance avec les dents ») et quelques thèmes phares (le pouvoir d’achat et la croissance), thèmes qui rassemblent les français à la fois de gauche et de droite. Il n’a pas été élu ni pour démanteler le contrat social et précariser encore plus les classes moyennes et pauvres, ni pour piétiner les valeurs républicaines d’égalité des chances, ni pour « monarchiser » le pouvoir du président de la République et supprimer les contrepouvoirs, ni pour mettre la main directe sur l’audiovisuel public, ni faire des cadeaux fiscaux aux riches (bouclier fiscal), ni pour rallier le commandement armé de l’OTAN (de surcroît sans conditions …) donnant une caution atlantiste  la politique étrangère et de défense et compromettant tout espoir de mise en place d’une politique de défense européenne indépendante), … Et pourtant, il a mis en place de nombreuses réformes non annoncées dans sa campagne. De même qu’il n’a pas augmenté le pouvoir d’achat ni la croissance, même juste avant  la crise financière, qui au moins peut servir maintenant d’alibi à cet échec. Si aujourd’hui ou demain il décevait fortement par son comportement et par l’incohérence entre ses actes et ses paroles, il pourrait entraîner l’échec de l’UMP dans son sillage. François Bayrou pourrait en réaction être considéré comme une personnalité alternative. D’autres personnalités pourraient aussi revenir ou émerger d’ici 2012.

 

Quelle que soit l’issue de la recomposition politique future, il faut se poser les problèmes de fond, s’interroger sur les priorités que nous souhaitons ériger pour les années et  le siècle à venir, dessiner le monde que nous souhaitons laisser à nos enfants, s’entendre sur la manière dont nous voulons vivre ensemble.

 

 

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Plaidoyer pour une monnaie mondiale

Zhou Xiaochuan, gouverneur de la banque centrale de Chine, a fait un plaidoyer pour une monnaie de référence mondiale, quelques jours avant le G20. Voici son Texte, dont vous trouverez une traduction ici.  Ce texte est excellent, son argumentaire convaincant et tourné vers l’intérêt général pour un monde plus équilibré, en aucun cas anti-américain. Les solutions qu’il propose raisonnables et réalistes. <--break->Il paraît inconcevable que le G20 n’ait même pas abordé le sujet. 

Il n’existe pas aujourd’hui de monnaie mondiale. Dans le contexte de la mondialisation, les pays continuent de s’échanger des services et des marchandises en monnaie d’un pays, qui peut être celui du vendeur, de l’acheteur ou d’un pays tiers. Le dollar constitue l’essentiel des réserves mondiales de devises depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Le FMI estime que sur les 6 900 milliards de dollars (5 000 milliards d’euros) que valent les réserves de devises stockées dans le monde, les deux tiers le sont en billets verts. L’euro, qui vient en deuxième position, représente tout juste un quart du montant.

 Le dollar est ainsi devenu par défaut la monnaie mondiale de référence, par exemple pour les statistiques mondiales de la banque mondiale, de l’ONU et du FMI. Egalement pour les échanges internationaux : pétrole, matières premières, aviation,… 

Or la stabilité et la valeur de cette monnaie dépend de la politique monétaire et budgétaire d’un pays de la planète : les Etats-Unis. Ces derniers ont pris l’habitude de vivre à crédit, faisant financer leur dette publique, dépassant à présent 10 000 milliards de dollars, en partie par des investisseurs privés américains et internationaux, en partie par des Etats étrangers, dont notamment la Chine pour environ 700 milliards (soit 35% de ses réserves de change qui s’élèvent à 2000 milliards de dollar).

 Ainsi les pays et clients créanciers qui ont reçus des dollars et les placent en actifs libellés en dollar sont soumis à une dépendance envers la politique d’un pays risquent de voir leur placement déprécié si le cours du dollar baisse (l’inverse étant également vrai, l’appréciation de la monnaie ayant d’autres inconvénients, notamment pour les pays exportateurs dont les produits coûtent plus chers pour les importateurs). C’est ce qui s’est passé en 2008 (variation du cours de l’euro contre dollar entre 1,30 et 1,60) et risque encore d’arriver en 2009 compte tenu de l’ampleur des plans de relance annoncés (800 milliards de dollar, 5,5% du PIB), encore financés par du déficit public qui s’élèverait à 10% du PIB. Cette baisse du dollar réduit de fait le coût de remboursement de la dette au bénéfice des Etats-Unis. Les acteurs privés peuvent recourir à des instruments de couverture de change, les marchés à terme. Pour les banques centrales, c’est plus difficile, les masses monétaires étant énormes (les opérations de couverture sur de gros montants feraient décaler les cours en leur défaveur, annihilant l’intérêt de la couverture). De même pour des entreprises comme EADS (Airbus), qui facture majoritairement ses clients en dollar et a des coûts de fabrication essentiellement en euro, sur des montants très importants, le risque de change est majeur. 

POURQUOI UNE MONNAIE MONDIALE ?

 Afin de neutraliser les effets, à la hausse ou à la baisse, des fluctuations de change d’une monnaie, sur les réserves des banques centrales ou les avoirs des entreprises intervenant sur les marchés internationaux, une monnaie mondiale de référence apporterait de nombreux avantages. Faut-il encore dire de quoi on parle :

         monnaie de réserve banque centrale uniquement ou utilisée pour les échanges commerciaux ?

         unité de compte simplement  ou monnaie banque centrale avec possibilité d’émission et d’injection de liquidité ?

         si unité de compte, sous forme de panier basé sur des parité fixes comme l’avait fait l’accord de Bretton Woods dans la suite de l’étalon-or, ou bien sous forme de panier à parités flottantes, comme le fut l’ECU, précurseur de l’Euro ?

         monnaie fiduciaire pour une utilisation par les populations (pièces et billet) ?  

Scénario 1-Monnaie de réserve pour les banques centrales 

Fonctionnement actuel des DTS :

Les DTS (droits de tirage spéciaux) sont déjà un instrument monétaire international, créé par le FMI en 1969  pour compléter les réserves officielles existantes des pays membres. Les DTS sont alloués aux pays membres proportionnellement à leur quote-part au FMI. Le DTS sert aussi d’unité de compte au FMI et à certains autres organismes internationaux. Le DTS est aussi utilisé pour la dénomination de certains instruments financiers privés internationaux.

Le DTS est déterminé à partir d’un panier de monnaies majeures largement utilisées pour le commerce international et les marchés financiers. Pour le moment, ce panier est constitué du dollar US, de l’euro, du yen et de la livre sterling. Les quotités de chaque monnaie constituant un DTS sont déterminées en fonction de leur importance relative dans les échanges commerciaux internationaux et les transactions financières. La détermination des devises composantes est revue par le bureau exécutif du FMI tous les 5 ans.

En octobre 2005, le panier de devises composant un DTS contient :

  • 0,5770 USD ;
  • 0,4260 EUR ;
  • 21,000 JPY ;
  • 0,0984 GBP.

Extension envisageable des DTS :
Pour répondre au besoin de placement de banques centrales sur des masses importantes, l’encours des DTS devrait être augmenté, ce qui est possible par emprunt du FMI (envisagé lors du G20 dernier le 1er avril 2009) et une liquidité devrait être assurée. Pour ce faire, nous émettons l’idée de permettre l’échange par les banques centrales de bons du trésor ou d’obligations d’Etat en devise contre DTS auprès du FMI. Le FMI pourrait racheter des avoirs  en devises aux banques centrales contre émission de DTS. Le FMI serait la banque des banques centrales et pourrait gérer une sorte de fonds commun de placement d’actifs composés de bons du trésor et d’obligations d’Etat en devises revendus au FMI contre DTS, les DTS pouvant représenter des parts de ce fonds. la composition du fonds étant représentative des devises correspondant aux échanges internationaux.
Il faudrait aussi que la monnaie chinoise soit convertible et fasse partie du panier de devises composant le DTS.

L’inconvénient étant qu’on ne peut rien faire au FMI sans l’accord des Etats-Unis. Ces derniers sont très réticents à cette idée car ont peur de ne plus pouvoir emprunter à leur guise et à tout le moins de voir le coût de leur dette augmenter. Mais si de nombreux pays sont demandeurs, quels arguments pourront-ils opposer ?

 Scénario 2 : Monnaie mondiale de référence non seulement banque centrale mais aussi utilisée pour les échanges internationaux, par les Etats, les banques et les entreprises.

Il peut y avoir un réel intérêt de devise mondiale, d’unité de compte, pour les échanges commerciaux, notamment sur les matières premières, le pétrole, les métaux, les matières agricoles, afin de les rendre également moins sujets aux fluctuations des monnaies. Même s’il s’agit d’une unité de compte et non d’une monnaie émise par une banque centrale. Une expérience de ce type a déjà existé avec l’ECU dans le cadre du système monétaire européen, avant l’avènement de l’euro.

Le 15 mars 1985,  après des années de tergiversations depuis le sommet de Brême du 6 juillet 1978 auquel avait été proposée la création de l’ECU, les gouverneurs des banques centrales ont signé un accord dans le but d’inciter l’utilisation officielle de l’ECU à la place du dollar américain comme instrument de réserve et dans leurs interventions sur le marché des changes lorsqu’il leur faut assurer la stabilité des cours des monnaies européennes.

Les contrats financiers et même les transactions commerciales pouvaient être exprimées en ECU et les banques ouvrir des comptes en ECU, correspondant à un panier de monnaies. Les banques et entreprises et les Etats ont émis des obligations en ECU. Voir le décret l’autorisant en France. en 1990.

Une plate-forme de clearing de l’ECU a été mise en place, l’ABE, l’Association Bancaire pour l’ECU, qui a continué ensuite à opérer le clearing en euro (Association Bancaire pour l’Euro) lorsque l’ECU est devenu de fait l’Euro. Cette expérience pourrait facilement être reproduite dans un contexte de monnaie mondiale, sur le même principe.

 Avantages de ce scénario 2:

–  il s’applique à l’économie réelle, notamment les échanges internationaux sur les matières premières, bien au delà des réserves banques centrales,

– la monnaie de référence mondiale pourrait être utilisée par des banques centrales qui seraient d’accord pour le faire, même sans consentement des Etats-Unis. Comme les banques centrales européennes l’avaient fait pour l’ECU sans qu’existe encore la BCE. Les dollars pourraient faire partie de la composition du panier de l’unité même si les Etats-Unis ne l’utilisent pas comme monnaie de réserve et l’évitent pour leurs propres échanges internationaux (quoique leurs partenaires, par exemple les pays de l’OPEP, leur imposeront peut-être …).

– il n’est pas incompatible avec le scénario 1 et pourrait le précéder. Quand les Etats-Unis seront d’accord, le FMI pourrait, à l’instar de la BCE pour l’Euro, jouer le rôle d’une banque centrale mondiale des banques centrales sur cette monnaie mondiale, qui existe déjà avec les DTS, de manière plus généralisée.

– il a une forte portée symbolique : le dollar, utilisé comme monnaie de référence dans le monde, marque la domination des Etats-Unis sur le Monde. L’utilisation d’une monnaie mondiale représentative des échanges du monde marquerait la fin symbolique de ce règne de domination et le passage à un monde multipolaire plus stable, plus équilibré.

  Les partisans d’une monnaie mondiale : 

– la Chine : Zhou Xiaochuan, le gouverneur de la banque centrale de Chine, vient de proposer, juste avant le G20 à tous les pays une alternative à la suprématie monétaire du dollar sur la planète, en recommandant  d’adopter une nouvelle devise de réserve sous l’égide du Fonds monétaire international (FMI). Voici l’excellent texte qu’il a prononcé à cette occasion.

Le Japon, la Russie et le FMI prennent très au sérieux la proposition chinoise.

– Frank Biancheri, directeur des études du Laboratoire européen d’anticipation politique (LEAP/E2020), a fait publier en ce sens une lettre ouverte aux dirigeants du G20 dans le Financial Times mardi 24 mars 2009, également avant la tenue du G20. 

– François Bayrou a également soutenu cette idée avant la tenue du G20 lors de la convention thématique sur la crise tenue le dimanche 29 mars par le Mouvement Démocrate.

  L’idée n’est pas totalement nouvelle, puisque l’économiste John Maynard Keynes l’avait déjà exposée en 1944 lors de la Conférence de Bretton Woods. Elle avait aussi déjà été formulée par le milliardaire américain George Soros dès 2002. Les idées de Joseph Stiglitz, Prix Nobel et président d’une commission de l’ONU pour la réforme de l’architecture monétaire et financière internationale, vont dans la même direction. Jacques Attali prône aussi la monnaie mondiale, ainsi que le sociologue anthropologue Paul Jorion.

 Mais elle n’est pas du goût de Washington, qui voit en cette proposition un risque d’affaiblissement du dollar et d’une remise en cause du recours au financement illimité de ses dettes. Pourtant, si les Etats-Unis émettait leur dette libellée dans la devise mondiale, en quoi cela diminuerait-il leur capacité de financement ? Cela renchérirait tout eu plus leur dette en cas de baisse continue du dollar. On remarquera que le point n’a aucunement été évoqué dans le communiqué du G20 sur les décisions prises conjointement par les Etats.

 

  Références: 

 http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2009/03/25/le-dollar-doit-il-rester-la-monnaie-de-reference_1172388_1101386.html

http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20090324trib000358743/pekin-veut-une-autre-monnaie-que-le-dollar-pour-le-commerce-mondial.html

http://www.pbc.gov.cn/english//detail.asp?col=6500&ID=182

http://conseiller.ca/actualites/today/article.jsp?content=20090325_094511_6992

http://www.leap2020.eu/Sommet-du-G20-de-Londres-la-derniere-chance-avant-la-dislocation-geopolitique-mondiale_a3009.html 

http://www.lejdd.fr/cmc/economie/200914/une-seule-monnaie-pour-tous_198411.html

http://www.tdg.ch/actu/economie/abandonner-dollar-reference-universelle-2009-04-01

http://www.mouvementdemocrate.fr/actualites/bayrou-reaction-G20-monnaie-030409.html

 

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Quelle gouvernance mondiale dans la globalisation ?

Je reprends ci-dessous un texte de réflexion rédigé en juillet 2008 sur la mondialisation et la globalisation. Depuis, il y a eu la faillite de Lehman Brothers en septembre et la crise financière qui s’ensuivit. Avec recul, la note exprimait bien toutes les conditions réunies pour l’explosion de cette chaudière …

Maintenant que nous y sommes, pensez-vous vraiment raisonnable, suffisant, crédible, de « refonder et moraliser le capitalisme » comme l’entonnent Nicolas Sarkozy et sa Cour ? Pensez-vous également réaliste un retour au socialisme, à une économie régentée par des Etats-providence dispendieux qui garantiront tous les risques des acteurs économiques, se substitueront aux banques ou leur dicteront leurs décisions en ignorant leur appréciation des risques encourus, qui aussi distribueront chèques et avantages en créant de la monnaie ?

 

Mondialisation &Globalisation

 Deux facettes d’un même phénomène ?

Mondialisation et globalisation font désormais partie de notre vocabulaire quotidien. Selon le contexte, ces mots portent une connotation positive ou négative. Ils sont appliqués à tous les domaines : économiques, financiers, sociaux, culturels … Mais que signifient-ils exactement ? Quel est donc ce syndrome des temps modernes, d’une nouvelle civilisation « globale » ? Quelle est la différence entre les termes  « mondialisation » et « globalisation » ? Quels en sont les caractéristiques, les effets et les conséquences ? Est-ce un mouvement inéluctable et jusqu’où ira-t-il ? Comment contenir ses effets négatifs ou éviter ses dérives ?

1- Définitions et interprétations

Les termes de mondialisation et de globalisation sont utilisés en général pour désigner l’internationalisation, l’extension géographique à l’ensemble du globe, la généralisation de spécificités locales au contexte international et également la contagion au niveau local de phénomènes provenant de l’étranger, les interdépendances entre les activités humaines, industrielles, économiques et culturelles à l’échelle du monde. Ceci pouvant s’appliquer à différents domaines : à la production et au commerce de biens, de denrées, de marchandises, l’échange ou les transferts d’informations, de connaissances et de services, d’hommes et de main-d’œuvre (migrations, nomadisme, travail à distance), à la culture, à la façon de vivre et de s’alimenter, à la mode, …

Mondialisation est un terme français. Sa traduction anglo-saxonne étant globalisation (globalization en anglais américain). S’il est vrai que le « globe » peut signifier le « monde », au sens de la « planète Terre », la mondialisation est pour certains assimilée à la globalisation alors que d’autres y trouveront de subtiles nuances. Ces mots sont également à différencier des termes « mondialisme » et « globalisme ».

Le suffixe « ism» est employé pour signifier une idéologie, le « mondialisme » faisant référence à une politique issue de doctrines économiques et sociales prônant un nouvel ordre mondial sans frontières. On distingue le mondialisme néocapitaliste, basé sur le libre-échange d’un mondialisme de « gauche » anti-capitaliste dit « altermondialiste ». Le mondialisme peut évoquer aussi une volonté de réguler le monde au travers de normes trans-nationales et d’organismes internationaux, voire d’une gouvernance mondiale. Le terme « globalisme » est aujourd’hui considéré comme un synonyme de mondialisme, ayant cependant selon nous une connotation subtilement différente, celle d’une approche globale et cohérente des problèmes, non seulement au niveau mondial mais aussi des secteurs et des problématiques : économique, financière, sociale, démographique, culturelle et éducative, ayant trait à la santé, à la sécurité, de l’accès à l’eau et aux ressources, …

Quant au suffixe « isation », il évoque un mouvement, une évolution, une transformation et aussi un processus qui se traduit dans les faits, dans une réalité tangible, observable, c’est le passage d’un état à un autre d’un objet qui subit l’action. « Mondialisation » peut ainsi être interprétée comme un « mouvement d’extension progressive au monde entier », la propagation des phénomènes locaux sur le plan international, alors que « globalisation » devrait signifier plutôt un « mouvement globalisant, de contagion, de développement d’interdépendances et d’uniformisation des phénomènes », la spécificité et la diversité laissant place à l’universel et au langage commun, ayant pour contrepartie une simplification de ces phénomènes.

C’est en quelque sorte la différence entre le PPCM (Plus Petit Commun Multiple) et le PGCD (Plus Grand Commun Diviseur). L’un combine la diversité des éléments pour s’en enrichir en les multipliant, alors que l’autre vise la partie commune permettant aux éléments de s’unir ou de communiquer entre eux sur un référentiel commun, sur des racines communes, sur un langage commun.

Ainsi, la « mondialisation » signifie l’accroissement des échanges, des mouvements de biens, d’hommes ou de main d’oeuvre, de services, d’informations, de technologie, de capital à l’échelle internationale. Elle est réputée génératrice de croissance et de richesses. En France, la notion de mondialisation est fortement connotée de libéralisme, au sens de « libéralisation mondiale », s’appuyant sur un libre-échange global au niveau mondial. Cependant elle ne s’applique pas qu’aux valeurs marchandes. Elle permet aussi la prolifération des connaissances, facilitant l’éducation et l’innovation, ainsi que l’enrichissement culturel par l’ouverture rendue possible à toutes les cultures, la mise en ligne peu coûteuse grâce à Internet, favorisant la communication et les échanges d’information et de documents, grâce aux médias et aux télécommunications, grâce à la traduction assistée par ordinateur, au e-learning, aux cours par correspondance, etc.

Alors que le terme «globalisation », transposition du terme fourre-tout anglo-saxon globalization, évoque plus le développement de l’interdépendance au niveau mondial. Cette interdépendance se traduit dans la contagion quasi-immédiate des phénomènes au niveau géographique comme entre secteurs et par une disparition progressive des frontières.

Cette distinction peut paraître puriste et peu significative sur le plan sémantique, sachant que finalement ces notions de mondialisation et de globalisation au sens où nous l’entendons coexistent et sont souvent considérées comme des synonymes dans l’entendement général. L’interprétation de ces termes, selon les origines françaises ou anglo-saxonnes, selon les contextes plutôt économiques ou socioculturels, importe moins que l’analyse et la compréhension du phénomène lui-même et de ses conséquences, sur ses différents aspects, ainsi que l’anticipation de son évolution et des garde-fous permettant de contrer ou d’éviter ses dérives insupportables.

2- Analyse et évolution du phénomène

Ce phénomène est présenté comme récent. C’est au début des années 1980 que l’on commence à employer ces termes de mondialisation et de globalisation, dans le cadre de travaux économiques et géopolitiques. Leur emploi va se généraliser au cours des années 1990.

En fait la mondialisation existe, à plus petite échelle, depuis la préhistoire, qui a connu des migrations d’hommes et des transferts de plantes et d’animaux (le blé noir et le mouton importés progressivement d’Asie vers l’Europe), la diffusion au travers du monde de techniques de cultures et d’élevage (la charrue, la roue,…), et dans l’Antiquité la diffusion de langues (Grec, Latin), de techniques de construction, de connaissances astronomiques, mathématiques et philosophiques, puis au début de notre ère l’évangélisation et les croisades. L’époque de la Renaissance a été une période d’intensification, avec la découverte de l’imprimerie et l’exploration des nouveaux mondes, et ensuite avec les colonisations et l’esclavage, des échanges de ressources et de main-d’œuvre, le développement des échanges commerciaux avec la Route de la Soie – réseau de routes commerciales entre l’Asie et l’Europe allant de Chang’an (actuelle Xi’an) en Chine jusqu’à Antioche, en Syrie médiévale, et la Hanse ou ligue hanséatique (association maritime des villes marchandes de l’Europe du Nord, autour de la mer du Nord et de la mer Baltique). Puis à l’ère industrielle, l’invention de l’électricité et de la mécanisation, a permis le développement des transports et l’industrialisation de la production, et l’invention du télégraphe et du téléphone a facilité la communication. Cependant, jusqu’à la fin du XXème siècle, les échanges internationaux étaient surtout matérialisés par des transferts financiers, de marchandises et de main-d’œuvre, entre des pays ou des pôles, ayant contribué à une élévation du niveau de vie et de la consommation, sans que les degrés d’interdépendance entre les pays n’eussent profondément modifié les cultures ni déstabilisé leurs économies et leurs sociétés respectives.

Le récent phénomène dit de mondialisation correspond à une nouvelle accélération, une nouvelle étape, du processus. Particulièrement depuis l’effondrement politique du bloc communiste. Des innovations technologiques associées à un contexte d’extension du néocapitalisme, sur fond de libre échange et s’appuyant sur les marchés financiers, forment de nouveaux catalyseurs ou accélérateurs de la mondialisation, qui agissent comme une réaction en chaîne :

         un développement considérable des transports (notamment aériens) et des télécommunications (satellites), dans un contexte où l’énergie est abondante et encore bon marché, permettant de développer le commerce international en rentabilisant le coût de transport par l’achat à meilleur marché de biens extraits ou fabriqués dans des pays éloignés,

         l’informatique numérique et l’avènement de Internet, la circulation en temps réel numérisée de l’information, y compris sons et images, qui facilite la comparaison en temps réel des opportunités et des conditions de marchés dans le monde, permet des délocalisations de services (informatique, centres d’appel, services après-vente,…), ce qui a accéléré la dématérialisation des marchés financiers et des paiements internationaux, ayant permis à ces derniers de remplacer les bourses physiques et les anciennes lettres de change par des plates-formes électroniques de négociation et de compensation d’ordres et de flux reliées par Internet et réseaux sécurisés privés. Les ordres passés sur ces marchés sont maintenant électroniques, négociés en temps réel, ainsi que les flux financiers qui les concrétisent.

 

 

         la favorisation du libre-échange et de la concurrence, la suppression progressive des barrières douanières, sous la bénédiction et même l’impulsion autoritaire de l’OMC, sous la férule des grandes puissances occidentales qui ont inscrits la doctrine du marché, du libéralisme, sur les tables de la loi,

 

 

         la sophistication des marchés financiers, permettant un libre accès aux capitaux, une désintermédiation des acteurs entre les investisseurs et les emprunteurs de capitaux au travers des bourses et du marché. Les actions, obligations et créances négociables, ainsi que les nouveaux instruments financiers de dérivés de taux ou d’actions, se sont progressivement substitués aux traditionnels crédits pour subvenir au financement de l’économie et les crédits sont eux-mêmes devenus négociables, « titrisables », transformés en titres, accentuant la volatilité des marchés, leur sensibilité aux variations d’aléas externes. Les banques sont devenues aussi  des « brokers de dettes ».  Nous sommes passés d’un capitalisme industriel d’entreprenariat et d’une économie financée par le crédit (dont la rentabilité était évaluée sur un long terme) à un capitalisme financier de marché, où non seulement les entreprises, leur risques, leurs crédits, mais aussi des ensembles d’entreprises (fonds d’investissement), des indices boursiers ou de prix de matières premières énergétiques, de métaux ou de denrées alimentaires et même des indices climatiques, des variations de taux, se négocient comme des marchandises. Le prix d’équilibre du marché n’étant pas forcément le reflet d’une réalité économique d’ensemble, mais de résultats de spéculation, d’anticipation du prix futur, accentuant les tendances haussières ou baissières et amplifiant les variations de cours et se propageant entre secteurs et entre instruments financiers.

 

 

         Une normalisation des échanges :

o       pour faire circuler des informations : standards informatiques (de format et de langage) et protocoles de communication Internet, normes Swift sur les paiements internationaux … pour assurer l’interopérabilité des échanges,

o       pour garantir des références de qualité et des codifications internationales communes (normes ISO),

o       pour favoriser une autorégulation des marchés financiers et du système bancaire, l’efficacité et la stabilité de la profession repose sur des codes de bonne gouvernance (compliance) et des normes comptables internationales inspirées des normes américaines (IFRS), des normes d’évaluation des risques (Bâle2). Ces normes ont généralisé le « mark-to model » : elles visent à valoriser les actifs et les passifs des institutions financières au prix de marché, ce qui a renforcé la volatilité de leurs comptes, la sensibilité aux paramètres qui sont utilisés par ces modèles (cours, ratings, probabilités de variation de cours ou de défaillance de clients,…), leur dépendance à l’égard des analystes financiers, des agences de ratings, des « scoops », … 

 

3- Les effets de la mondialisation et de la globalisation

3-1 Division internationale du travail s’exprimant au travers des délocalisations et des spécialisations géographiques

La baisse des coûts de transport ainsi que la mise en concurrence des pays dont les avantages comparatifs diffèrent en termes de disponibilités de ressources naturelles, de coût du travail, de barrières douanières ou de compétences, expliquent  la mise en place d’une division internationale du travail. Il peut être rentable de faire fabriquer une marchandise dans un pays pour la transporter et la vendre dans un autre. Un bien peut être fabriqué en plusieurs étapes correspondant à autant de pays différents. La généralisation de ce procédé à l’ensemble du processus de production entraîne la croissance d’interdépendances économiques.

Ainsi assiste-t-on à une évolution récente des échanges internationaux, traduisant des répartitions de types de production en fonction des régions du monde :

  • Production manufacturière en Asie, pays qualifiés de « émergents » (Chine, Inde, Corée, Asie du sud-est)
  • Production de biens plus sophistiqués ou à plus forte valeur ajoutée, nécessitant un travail plus qualifié, de l’innovation et du capital, dans les pays développés (Etats-Unis, Europe, Japon). La stratégie américaine s’appuie sur une concentration des moyens de recherche et la prédominance dans les technologies de l’information. Le Conseil européen a aussi défini ses priorités en mettant en place en 2000 la stratégie de Lisbonne : améliorer l’investissement dans les réseaux et la connaissance, renforcer la compétitivité de l’industrie et des services.
  • A noter : la spécialisation de l’Inde en informatique et services anglophones (centres d’appel ou de services après-vente), centres de recherche avec un investissement appuyé en structures universitaires d’accompagnement,
  • Production de matières premières (industrie minière ou agricole extractive) en Afrique et en Amérique du sud.

Au niveau des Nations s’opère le même processus de spécialisation. Ainsi on voit se développer des spécialisations régionales, des «pôles de compétitivités », permettant en un lieu de concentrer les acteurs contribuant à une chaîne de production, de transformation, de distribution depuis la formation (université) et l’innovation (centres de recherche) jusqu’à la production des produits finis et de leurs dérivés, favorisant localement les échanges de compétences, la fluidité de la main d’œuvre, les relations de proximité entre clients et fournisseurs dans la chaîne . Par exemple en France la région de Toulouse pour le domaine de l’espace et de l’aviation, Grenoble et Lyon pour l’industrie chimique, Sophia-Antipolis pour l’informatique, les produits cosmétiques dans la région de Chartres, les céramiques à Limoge, les parfums à Grasse, …).

Cette spécialisation répond à un souci d’efficacité et favorise d’autant plus les fusions d’acteurs autrefois concurrents, les concentrations. Mais elle induit deux types de conséquences : d’une part elle déséquilibre la société qui perd en diversité de ses activités, touchant la vie au quotidien des autochtones, d’autre part elle accroît les interdépendances d’une région à l’autre et le risque de désaffection  généralisée de la région en cas crise aiguë du secteur (zones entières sinistrées dans les bassins sidérurgiques ou d’anciennes mines de charbon par exemple).

 

3-2 L’impuissance des Etats Nations

La mondialisation crée de nouveaux défis d’organisation institutionnelle et de répartition des pouvoirs politiques à l’échelle du monde. Elle s’exprime tout d’abord plus sur le plan économique des échanges commerciaux et financiers, notamment au travers de sociétés multinationales puissantes, que sur le plan politique, car le pouvoir politique s’exerce essentiellement encore au niveau des Nations. Les organisations internationales, ONG (organisations non gouvernementales), ne disposent pas (encore) de la légitimité démocratique et des pouvoirs suffisants pour primer sur la domination marchande qui régit le monde.

Ainsi, les Etats sont progressivement marginalisés. Leurs outils traditionnels de politique publique, réglementaire, fiscale, perdent de leur efficacité dans l’environnement mondialisé. Les entreprises comme les personnes privées peuvent facilement déménager dans un autre pays plus favorable pour échapper à une contrainte réglementaire ou fiscale. Certains pays en ont même fait leur spécialité (paradis fiscaux). L’application des outils traditionnels politiques ne peut être efficace que sous condition de coopération de plusieurs Etats, voire d’une coopération mondiale. Or les Etats sont justement incités à se faire concurrence entre eux en matière de réglementation, de fiscalité et de protection sociale. Sans une réglementation internationale régissant des règles minimales de protection sociale, d’interdiction du travail des enfants, etc., la loi du marché pousse au moins-disant, au dumping social, au nivellement vers le bas. Même si les pays qui partent de loin (Chine, Inde), améliorent progressivement les niveaux de vie moyens des populations, même si une convergence finit par s’opérer naturellement entre les pays. Par exemple, les coûts informatiques délocalisés en Inde revenaient trois fois moins cher qu’en France au début des années 2000, ils sont à présent deux fois moins chers. Sans parler du processus de revendication sociale des ouvriers d’Europe Centrale, notamment dans le secteur automobile en Roumanie, qui ont obtenu récemment de fortes augmentations de salaires, justifiées si l’on se réfère aux standards de l’Europe occidentale vers lesquels ces pays sont censés converger, mais malmenant les projections financières des investisseurs et replaçant les investisseurs en position de délocaliser la production dans des pays plus lointains.

Par ailleurs, il est courant d’associer « démocratie » et « libéralisme », les pays capitalistes étant aussi des pays démocratiques, au sens où le gouvernement est élu par le peuple et organisé selon la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Ce qui donne une légitimité démocratique, une caution populaire au régime libéral et capitaliste. Cependant ces deux notions, concomitantes au départ, ne le sont plus nécessairement depuis que la Chine, la Russie, et d’autres régimes soit autoritaires soit faussement pseudo démocratiques, ont su s’accommoder du néo-capitalisme économique sans pour autant faire preuve de véritable démocratie politique. Remarquons également que même dans le cas des pays démocratiques prônant le libéralisme économique et la mondialisation, la démocratie s’exerce sur le plan national (élections, organisation politique), éventuellement en partie sur une fédération de pays (Europe), mais pas sur le plan mondial : il n’existe pas, au niveau mondial, de mécanismes régulateurs ni d’organismes garants de la démocratie, à part l’ONU qui a démontré ses limites et ses insuffisances depuis la première guerre du Golfe en 1991, puis lors des grands drames humanitaires du Rwanda, du Darfour pour ne citer qu’eux, enfin à l’occasion des différends liés à la prolifération du nucléaire dans des pays où une utilisation militaire est à craindre.

 

3-3 Nouveaux risques et instabilité générés par la globalisation financière

Les marchés financiers étaient réglementés nationalement (contrôle des changes, contrôle du crédit et de la masse monétaire, …) et cloisonnés (marché boursier, marché monétaire, marché obligataire,…). Sous l’influence du FMI, de la Banque mondiale (Consensus de Washington, en 1989), ainsi que de la Communauté européenne (les « quatre libertés » de l’Acte unique, en 1986) les marchés ont subi une triple évolution (parfois nommée « les 3 D »):

déréglementation, abolition du contrôle des changes et des restrictions aux mouvements de capitaux ;

désintermédiation ou accès direct des opérateurs aux sources de financement sans passer nécessairement par des banques ;

décloisonnement, c’est-à-dire éclatement des compartiments.

Une nouvelle logique financière s’est instaurée, se traduisant au-delà des aspects géographiques, c’est pourquoi les spécialistes parlent plutôt de « globalisation » financière que simplement de mondialisation. Cette globalisation financière a favorisé le financement des entreprises, de l’économie, mais contrairement à la logique industrielle la logique financière privilégie le court terme. De nouveaux produits et de nouvelles techniques financières ont vu le jour, qui confirment cette tendance, la priorité donnée à la rentabilité immédiate, à court terme, notamment car la valeur des flux futurs anticipés est évaluée en valeur nette présente, raccourcissant ainsi le temps d’un point de vue financier. Cette valeur tient compte aussi de la probabilité d’envol des taux et des cours ou de défaillance des acteurs impliqués, donc d’une valeur spéculative parfois divergeant de la réalité économique. Citons notamment quelques exemples :

         le développement des « hedge funds » spéculatifs qui deviennent de grands actionnaires de l’économie en imposant une rentabilité sur investissement (ou retour sur fonds propres, dit en anglais « ROE », « Return On Equity ») de plus de 15%, or ce n’est pas tenable à long terme ; macroéconomiquement la rentabilité financière moyenne des valeurs composant l’économie, des entreprises, devrait correspondre au taux de croissance de l’économie ; or le taux de croissance mondial est depuis plusieurs années autour de 5%, plus faible dans les pays riches occidentaux et plus fort dans les pays émergents mais plutôt de l’ordre de 10%. Les rendements de15% et plus ne peuvent correspondre qu’à certains acteurs beaucoup plus rentables ou plus rentables momentanément ;

         la multiplication des opérations de LBO à effet de levier (« Leverage Buy Out»), visant à faire acheter sans recours (avec prise de risque très limitée) une entreprise par un fonds spéculatif, sponsor financier, en finançant le rachat de l’entreprise par un emprunt gagé sur les actifs de l’entreprise, puis offrir une perspective d’amélioration de la rentabilité par restructuration, délocalisation, changement du management, en vue de revendre l’entreprise en faisant une plus-value (d’où l’intérêt de viser un profit à court terme) ;

         les nouveaux produits de titrisation (« securitization » en anglais), technique financière qui transforme des actifs peu liquides, c’est-à-dire pour lequel il n’y a pas véritablement de marché, en valeurs mobilières facilement négociables comme des obligations. Chaque investisseur acquiert en quelque sorte une fraction du portefeuille d’actifs « titrisés », sur la base des flux financiers futurs des actifs, qui garantissent le remboursement des obligations.

La globalisation financière a donné naissance à des risques nouveaux engendrant des instabilités nouvelles, des crises importantes que les institutions financières internationales comme le FMI et la Banque mondiale n’ont pas su maîtriser. La volatilité des marchés s’est accrue, entraînant une instabilité des cours, des taux d’intérêts et des taux de change. Les risques systémiques engendrés soit par des pertes économiques importantes ou par une perte de confiance se transmettent plus facilement à l’ensemble de l’économie (théorie des dominos) provoquant alors des difficultés financières, des faillites, l’effondrement du prix de certains actifs, etc. On l’a vu à la fin des années 1990 avec la crise financière asiatique et ses répercutions mondiales, et récemment avec la crise des subprimes, partie des Etats-Unis sur le secteur immobilier et généralisée au niveau international, notamment à l’Europe et à l’ensemble du secteur bancaire, provoquant aussi une crise économique par resserrement des liquidités et « credit crunch » (réallocation des fonds propres des banques impliquant une restriction sélective de leurs engagements, d’où une difficulté accrue pour les entreprises et les particuliers de recourir à un financement).

La crise énergétique et la crise alimentaire, également récentes et concomitantes à la crise financière, surgies fin 2007 début 2008, sont la traduction du même processus de risque lié à la mondialisation : explosion du prix mondial de marché sous les effets conjugués d’une insuffisance de l’offre face à une demande excédentaire en croissance, même marginale, et d’une spéculation amplifiant les variations, ainsi qu’une contagion de ces effets entre produits de substitution (gaz/pétrole, blé/maïs/riz) et entre secteurs (énergie/transports). De plus, il peut même y avoir une interaction, un effet d’induction entre les crises :

         le prix du pétrole, du transport et des engrais, intervenant dans le coût de production des denrées alimentaires,

         le développement des agro-carburants, l’éthanol fabriqué à base de maïs, favorisant l’emploi des terres cultivables pour cet usage plus rentable que l’usage alimentaire, impliquant une baisse de l’offre en denrées alimentaires, donc une hausse du cours de ces dernières.

         la crise des « subprimes » (crédits immobiliers américains), de l’immobilier et des valeurs financières, incitant les investisseurs et les spéculateurs à reporter leurs investissements sur les matières premières, le pétrole et les denrées alimentaires, avec un effet inflationniste sur les cours de ces derniers …),

La globalisation financière a également favorisé le financement des balances des paiements. Les Etats-Unis, économie dominante, ont imposé le dollar comme monnaie dominante des échanges dans le monde, ce qui  facilite le financement de leur déficit budgétaire, tant que d’autres pays en excédent acceptent de placer leurs liquidités excédentaires en dollar. Cependant, l’interdépendance financière entre Etats, notamment des Etats-Unis à l’égard des fonds dits « souverains », en particulier de la Chine et des pays de golfe arabo-persique, accroît les risques d’instabilité financière du monde et fait peser sur le monde économique une nouvelle menace.

 

3-4 De nouveaux rapports de forces, notamment au travers des fonds souverains

Comme le synthétisait récemment Al Gore dans une formule choc pour le New York Times : « Les Etats-Unis empruntent de l’argent à la Chine afin d’acheter du pétrole aux pays du Golfe pour le brûler d’une manière qui détruit la planète ».

Après les fonds d’investissement, qui ont investi dans l’économie mondiale, les entreprises qu’elles soient nationales ou multinationales, voici maintenant les « fonds souverains ». Leurs propriétaires sont des Etats, à la différence des fonds d’investissement qui drainent l’épargne privée ou des fonds de retraite qui placent les cotisations des salariés.

Ces fonds souverains ont accumulé ces dernières années une richesse énorme, évaluée entre 2000 et 3000 milliards de dollars selon le FMI, et pourraient atteindre 10 000 milliards de dollars dans les années à venir. Ils détiennent déjà 6% de la capitalisation boursière mondiale.

Ces fonds placent les liquidités excédentaires d’Etats, représentant une dizaine de pays, notamment les Emirats arabes unis (dont Dubaï), l’Arabie Saoudite, Singapour, le Koweït, la Chine, Hongkong, la Russie, le Qatar, la Libye, et la Norvège. Ils sont alimentés soit par une rente du sous-sol, en particulier du pétrole dans un contexte de prix haussier, soit par des liquidités excédentaires de pays émergents en croissance et en excédent commercial (la Chine, avec ses réserves de 1300 milliards de dollars). Ceci face à des pays occidentaux en déficit et consommateurs de pétrole. Ces fonds financent donc les déficits d’autres pays en achetant leurs obligations d’Etat et investissent également directement dans les économies de ces pays, dans les entreprises, y compris des fleurons technologiques, dans l’immobilier et maintenant aussi les terres agricoles (notamment en Afrique) et aussi dans les banques en manque de liquidités surtout suite à la crise financière des subprimes (47 milliards de dollars investis en 2007 dans les institutions financières chancelantes, représentant 63% de leurs recapitalisations, et encore 21 milliards au premier trimestre 2008).

On voit bien que la guerre financière et économique a remplacé la guerre militaire. Les rapports de force sont en train de changer au travers de la mondialisation financière. Les pays occidentaux sont piégés par une nouvelle forme de dépendance. Les fonds souverains sont un cheval de Troie dans les économies occidentales et prennent insidieusement le pouvoir sur les actuelles puissances occidentales par le levier financier, peuvent progressivement devenir propriétaires de leurs industries, de leur savoir-faire technologique, utiliser l’arme financière et économique comme un rapport de force.

On pourra remarquer que ceux qui tiennent les ficelles de ce nouveau rapport de force représentent une oligarchie, qu’il s’agisse des pays du Golfe ou de la Chine (la Norvège étant un cas à part). La Chine notamment, dont la nature « communiste » de l’Etat se retrouve plus dans la « dictature du prolétariat » que dans l’intérêt général et démocratique du peuple, profite a outrance du capitalisme pour asseoir le pouvoir d’une nouvelle caste aristocratique du Parti Communiste, bénéficiant de privilèges et permettant l’abondement de ces fonds souverains grâce aux bénéfices des entreprises chinoises nationalisées, alors même que le peuple travailleur ne bénéficie pas dans ces entreprises de la protection sociale et constitue la nouvelle forme de l’esclavage des temps modernes.

 

3-5 De nouvelles migrations humaines

Les statistiques officielles évaluent à  presque 200 millions le nombre de migrants internationaux pour les années 2000[], pour les personnes ayant quitté leur pays pour vivre et se fixer dans un autre pays pour au moins un an. C’est relativement faible à l’échelle du monde et au regard du contexte de mondialisation. Ce chiffre augmente de 2 % par an.

On peut distinguer l’immigration forcée de l’immigration choisie. Cette dernière contribue à la fuite des cerveaux et des compétences des pays pauvres, au détriment de ces derniers et en faveur des pays riches ou, même si le phénomène est marginal, vers des pays prêts à payer le prix fort pour disposer d’un scientifique capable de mettre au point un arsenal nucléaire.

 Les démographes considèrent que les migrations seront une importante variable d’ajustement d’ici 2050, échéance à laquelle 2 ou 3 milliards d’individus supplémentaires sont attendus sur la planète, alors que les effets des modifications climatiques se feront probablement déjà sentir et que certaines zones ne pourront plus nourrir une population supplémentaire. Des migrations de « réfugiés climatiques » sont à prévoir.
En parallèle, une stagnation démographique et un vieillissement des populations des pays riches occidentaux pourrait être compensés par l’arrivée de nouveaux migrants, sous conditions de leur intégration sous peine d’exposer leur société à des risques de déstabilisation, d’accroissement de l’insécurité, d’une ghettoïsation et d’une fragmentation de la population.

La mobilité internationale est motivée soit par une réaction de survie des plus défavorisés, déplacés par les guerres, les famines, la misère, soit par une aspiration à une meilleure rémunération, à un meilleur niveau de vie, des mieux formés recherchés pour leurs compétences.

 

3-6 Emergence d’une culture commune

L’accès d’un nombre croissant d’individus à des réseaux d’information et de communication communs conduit à deux effets :

  • Le premier est l’accès par les individus connectés à ces réseaux (essentiellement grâce à Internet) à une meilleure connaissance de l’environnement, des autres cultures, des enjeux mondiaux, un accès plus aisé à l’éducation, à de nouvelles formes d’apprentissage à distance, au partage des connaissances développant l’innovation scientifique et artistique, la diversité culturelle,
  • Le deuxième est l’émergence d’une sorte de « culture commune », que certains considèrent comme le signe d’un appauvrissement culturel :

Ø      sur le plan linguistique, l’utilisation d’un anglais de communication appelé parfois le « globish » (mot-valise signifiant le « global english »), version appauvrie de la langue anglaise, permettant aux personnes parlant des langues différentes de se comprendre a minima pour notamment permettre une communication  de base et exercer des relations commerciales, qui n’est pas sans rappeler la novlangue , langue officielle de Océania, inventée par Georges Orwell  pour son roman 1984 écrit en 1949 ; cette langue remplace progressivement les langues nationales dans les échanges internationaux, comme les langues nationales avaient progressivement pris le pas sur les langues régionales,

Ø      sur le plan culinaire, la généralisation de la « mal-bouffe », du « McDo », de la boisson universelle Coca-Cola, la plus vendue au monde,

Ø      sur le plan musical, la diffusion planétaire de tubes de variété, sur un modèle de rythme et de voix stéréotypé, venu des Etats-Unis et quasiment imposé par l’industrie du disque, dont Michael Jackson, Madonna et Céline Dion sont des exemples types,

Ø      sur le plan cinématographique également, c’est la culture américaine qui semble s’imposer avec des films en général violents, basés sur l’émotion, la peur et les sentiments, accessible à tous, à un grand public, sans nécessiter de références culturelles particulières,

Ø      et sur le plan de l’idéologie, la pensée unique faisant du système capitaliste « le » modèle de pensée labellisé jamais remis en question, faute de modèle différent, surtout depuis la chute de l’idéal communiste en Europe Centrale et en ex-URSS.

Claude Lévi-Strauss, fondateur de l’anthropologie française, avait déjà écrit en 1955 dans Tristes tropiques : «  Il n’y a plus rien à faire, la civilisation n’est plus cette fleur fragile qu’on préservait. L’humanité s’installe dans la monoculture ; elle s’apprête à produire la civilisation en masse comme la betterave ».

En mettant les peuples en contact, les moyens de communication effacent leurs spécificités et instaurent une certaine uniformisation. Mais comme chaque effet produit en même temps un contre effet, une réaction, il est probable que la dissolution progressive des identités nationales et l’appauvrissement culturel  fassent ressurgir des réflexes identitaires dans ce monde globalisé. De même que le langage international et simplifié de la mondialisation incite en réaction à faire revivre et entretenir des langues régionales. Une recomposition culturelle pourrait s’exercer au profit des régions de culture et de langues d’origine commune.

 

4- A qui profite la mondialisation ?

En termes de valeur marchande, les gains et les pertes générés par l’effet de la mondialisation et de la globalisation sont différenciés selon les régions du monde et les couches de population :

Les consommateurs bénéficient de prix tirés vers le bas sur des marchandises ou des services importés, moins chers que s’ils étaient produits dans leur propre pays, par exemple :
– textiles chinois, appareils électroniques fabriqués en Asie, au bénéfice des pays occidentaux,
– denrées alimentaires de fabrication industrialisée et productiviste, exportées de l’Europe vers l’Afrique (d’autant moins chères que les producteurs bénéficient de subventions de la PAC). Mais nous voyons que tout en représentant un avantage de prix notamment au bénéfice des zones urbaines en Afrique, cette concurrence a tué l’agriculture vivrière locale. Les Etats africains ont favorisé cette stratégie d’importation car elle assurait une paix sociale dans les villes, plus propices à la rébellion, même si cette stratégie était néfaste aux campagnes, non organisées pour constituer une force rebelle, et  par la même occasion elle permettait de taxer des importations pour engranger des recettes fiscales finançant les Etats.

Les détenteurs de capital des entreprises ou des fonds d’investissement optimisent quant à eux le rendement de leurs capitaux. Ces actionnaires ne sont pas nécessairement des personnes privées aisées de la bourgeoisie. Les épargnants, les assurances, les caisses de retraite, sont des investisseurs qui requièrent aussi les meilleurs taux de rentabilité sur leurs placements. De nouveaux types d’actionnaires ont également émergé : les fonds souverains, constitués par les excédents de liquidité des Etats émergents, en particulier la Chine, qui dispose de réserves importantes en dollar. Les fonds des pays du Golfe, de Chine ou de Russie investissent dans toutes sortes d’actifs stratégiques dans les pays occidentaux (industrie, distribution…), et témoignent de la puissance d’investissement de ces nouveaux acteurs de l’économie. Selon la Deutsche Bank, ces fonds étatiques géreraient plus de 3 000 milliards de dollars d’investissements, soit deux fois plus que l’industrie des fonds spéculatifs (hedge funds). Leur fortune pourrait atteindre 10 000 milliards de dollars dans dix ans.

Les employés d’entreprises situées dans les pays émergents (Chine, Inde, Brésil,…), qui ont accès à un travail rémunéré grâce à la nouvelle activité générée par l’effet de la mondialisation, sont également les bénéficiaires de la mondialisation Ils participent à l’émergence d’une classe moyenne sortie de la misère. Cet avantage est cependant à relativiser dans la mesure où la population employée est exploitée, parfois sans couverture sociale, compte même des enfants dans ses effectifs.

En revanche, les pays riches souffrent de la délocalisation de nombre d’activités industrielles utilisant de la main d’œuvre peu qualifiée, induisant des pertes d’emplois qui touchent certaines catégories d’individus et peuvent être concentrées sur certaines villes ou certaines régions, ou tirer vers le bas des salaires sur les activités mises en concurrence (syndrome du plombier polonais). Même si dans les faits les délocalisations semblent ne toucher qu’environ 3% de la population active d’après des études réalisées sur le sujet. Cette concurrence internationale et ces délocalisations s’exercent de plus en plus dans le domaine des services, notamment informatiques et call centers (devenues une spécialité en Inde), touchant les classes moyennes et les métiers d’ingénieurs.

Si on fait le compte des effets de la division du travail international, d’après certaines études quantitatives, les gains des pays riches seraient supérieurs à leurs pertes. Le problème résiderait plus dans la répartition de ces gains et de ces pertes, les pertes touchant les populations défavorisées, amplifiant l’accroissement des inégalités.

En tout cas, en observant les taux de croissance de l’économie en Europe et de chômage depuis les vingt dernières années, on ne peut pas dire que la mondialisation ait été porteuse de développement en Europe. Cependant qui peut savoir si cette croissance n’aurait pas été négative sans la mondialisation ? Elle a en tout cas certainement été défavorable sur le plan de l’environnement.

Les nouveaux pays industrialisés (Chine, Sud-est asiatique, Brésil), de leur côté, offrant une main d’œuvre non qualifiée et également qualifiée dans certains domaines, à faible coût, ont bénéficié d’investissements importants des pays riches occidentaux. Ils ont progressivement construit une économie moderne et un système de formation adapté et ont pu ainsi sortir de la pauvreté. Certains comme la Corée du Sud ou Taiwan sont même passés du côté des pays riches, tandis que  d’autres, touchés fortement par la crise financière asiatique à la fin des années 1990, comme la Thaïlande et les Philippines, ont eu plus de mal à s’en remettre. La Chine et le Brésil bénéficient globalement de la mondialisation mais au prix d’une répartition très inégale des gains.

Quant aux pays pauvres et en particulier d’Afrique, on peut dire qu’ils ont subi tous les effets néfastes de la mondialisation, par la destruction progressive de leur agriculture vivrière concurrencée par les importations industrielles à bas prix.

Ils ont aussi été durement touchés par la crise alimentaire récente en 2008 avec l’explosion des prix mondiaux des céréales, du riz et du blé notamment. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les prix alimentaires ont dans l’ensemble augmenté de 58% entre février 2007 et février 2008, les plus fortes augmentations concernant les céréales (+85%) dont le blé (+100% en un an, + 180% sur les trois dernières années) et les produits laitiers (+58%). Selon Jacques Diouf, Directeur général de la FAO, la facture des importations céréalières des pays les plus pauvres va augmenter de 56% en 2008 après avoir augmenté de 37% en 2007.[

La mondialisation n’a pas bénéficié aux pays pauvres en termes de développement. Les objectifs du millénaire fixés en 2000 par les Nations unies à atteindre en 2015, visant notamment à diviser par deux l’extrême pauvreté, consacrer 0,7% du PIB des pays riches à l’aide au développement, donner l’accès l’éducation primaire pour tous, stopper la propagation du VIH/Sida (notamment par l’information et par la diffusion de médicaments existant mais non distribués aux populations qui en ont le plus besoin sur la planète), sont loin d’être atteints (0,3% du PIB en moyenne consacré en 2007 pour l’ADP). En même temps que l’agriculture vivrière a été ruinée et déstructurée en grande partie du fait de la stratégie protectionniste des pays riches (PAC en Europe, subvention de l’industrie du coton aux Etats-Unis), le contexte de ces pays n’est pas propice aux investissements des pays riches sur des industries de transformation, du fait de l’instabilité des Etats, du non respect de la propriété privée pour certains d’entre eux (confiscation des terres dans certains pays africains comme le Zimbabwe), de la corruption, de l’insécurité, du développement humain insuffisant en terme de santé et d’éducation. Leur industrie s’est donc cantonnée principalement aux activités extractives, sans valeur ajoutée et ne bénéficiant que très peu au développement humain local. Notons aussi que la Chine et l’Inde, avides de matières premières pour répondre à la demande croissante de leurs économies, investissent de plus en plus en Afrique, prenant progressivement la place des pays occidentaux. Mais la Chine, spécialisée notamment dans le bâtiment, les constructions d’infrastructures, utilise le plus souvent de la main d’œuvre chinoise, sur des chantiers parfois financés par l’aide au développement, qui impose la procédure d’appels d’offre, que les Chinois emportent presque toujours, du fait d’une stratégie très agressive sur les prix. L’approche de l’Inde étant beaucoup plus axée sur un partenariat et un partage de compétences, notamment sur des activités de transformation et de service, ce qui est plus sain et profitable en termes de développement local.

 

5- La perversité et le paradoxe du système néolibéral mondialisé

5-1 Basé sur le libre échange, la loi du plus fort, et la concurrence, il tue in fine
          la concurrence

La concurrence est réputée bénéficier aux consommateurs, aux acheteurs de biens et de service, tirant les prix vers le bas. Du côté des producteurs, la recherche du profit maximum fait peser la pression sur les coûts. Un des moyens de réduire les coûts pour une entreprise est de réaliser des économies d’échelles, gagnant ainsi en coûts de structure. Pour ce faire, les acteurs ont intérêt à se regrouper, d’où une concentration de plus en plus forte par secteur économique. A terme, cette concentration peut nuire à la concurrence, tout le marché étant tenu par quelques gros acteurs ayant un pouvoir sur les prix (centrales d’achat dans la distribution, téléphonie mobile, monopole du logiciel avec Microsoft, gros courtiers agro-alimentaires,…), ce qui finit par causer du tort aux consommateurs tant en termes de niveau de prix que de diversité de l’offre. Ce phénomène est observé au niveau mondial, les fusions étant trans-nationales (Pechiney/Alcan, Arcelor/Mittal, Alcatel/Lucent, …).

5-2 Le prix du marché « mondial » équilibre faussement l’offre et la demande

 Le prix de marché « mondial » se fait en réalité sur une offre ou une demande « marginale » et non moyenne. L’alignement des prix vers le plus bas en cas d’offre excédentaire momentanée (salaires des postes non qualifiés) ou vers le plus haut en cas de demande excédentaire momentanée (pétrole, denrées alimentaires), quels que soient les réalités économiques, le coût de production réel des marchandises ou des services vendus. C’est le nouvel entrant, en pesant de façon importante sur l’équilibre entre l’offre et la demande, qui va déterminer le prix marginal de l’échange, celui-là même qui devient le prix de référence pour l’ensemble des échanges. De plus, l’ajustement de l’offre et de la demande ne se font pas forcément à un même rythme (cas de l’alimentation mondiale, la demande ayant crû plus vite que la production et les réserves en stock, cas également du pétrole), avec de surcroît l’effet amplificateur de la spéculation. Ainsi en simplifiant, un excédent de demande sur l’offre de 10% peut induire une inflation de prix de 100% au lieu de 10% toute chose égale par ailleurs, 90% des demandeurs acceptant de payer 10% plus cher pour satisfaire les offreurs sur la même quantité offerte pour un gain final identique !

5-3 Basé sur la recherche du profit individuel à court terme, ce système va contre
          l’intérêt collectif mondial et n’est pas durable

– Il ne sait pas venir à bout du réchauffement climatique sans être contraint de manière coercitive ;
– Il ne sait pas non plus venir à bout de la misère, de la crise alimentaire, des inégalités entre le Nord et le Sud. La spécialisation régionale, la fourniture à bas prix de denrées alimentaires et de semences stériles aux pays pauvres ont tué leur agriculture vivrière, accentué leur dépendance au détriment de l’autosuffisance alimentaire, décimé leurs emplois, déséquilibré leurs sociétés en en faisant des « assistés », engendré l’immigration massive vers les pays riches qui se sont auto érigés en modèles absolus avec la pensée unique ;
– Il ne permet plus d’optimiser l’investissement industriel à long terme des entreprises mais favorise la rentabilité à court terme même si elle est réalisée au détriment du long terme.

5-4 La mondialisation et la globalisation imposent un modèle néocapitaliste favorisant
          l’accroissement des richesses globales mais aussi l’accroissement des inégalités

La recherche individuelle du profit dans le contexte ouvert et mondialisé de libre échange est censée conduire à l’accroissement des richesses globales, la croissance économique du PIB, mais elle se fait systématiquement au travers d’une répartition inégale, les riches devenant plus riches parce qu’ils détiennent les moyens matériels, financiers et intellectuels de mettre en œuvre le moindre de leurs projets, et les pauvres plus pauvres. Ce phénomène s’est amplifié avec la mondialisation.

5-5 La spécialisation à outrance au niveau international nuit à l’équilibre des sociétés, à
          la diversité des cultures

Cette spécialisation visant à répondre à l’efficacité dans l’environnement concurrentiel mondial, est illustrée par :

         les délocalisations, bien souvent sans transfert de technologie de sorte que la valeur ajoutée reste dans les pays riches, les sites de production ayant le statut de simples sous-traitants dénués de toute visibilité, ou, comme cela s’est produit fréquemment lorsqu’il y avait une cession de brevet, l’implantation d’unités reposant sur l’exploitation de brevets dont le coût de recherche et développement était déjà amorti, et trop polluants pour continuer à être utilisés dans les pays développés ;

 

 

         et la division internationale du travail – le but étant, pour les pays riches, la recherche de main d’œuvre bon marché pour atteindre les objectifs de productivité – associée à la concentration de plus en plus forte des acteurs.

Elle a ainsi conduit à une urbanisation croissante (désertification des campagnes et création de mégapoles), zones de plus en plus articulées autour d’un secteur spécialisé, au détriment de la diversité des activités.

5-6 La mondialisation, qui s’appuie sur les valeurs de liberté et de démocratie, prônant le
      libéralisme et la liberté individuelle, peut conduire à une restriction croissante des libertés

A la base démocratiques et libéraux, les Etats qui participent à la mondialisation risquent de devenir de plus en plus autoritaires et autocratiques par combinaison des facteurs suivants, suscités par l’accroissement des inégalités et de l’insécurité, engendrés par la délinquance et la misère croissante et l’immigration difficile à contenir :

         Fermeture des frontières à l’immigration,

         Développement de la vidéosurveillance, portant atteinte à la vie privée et aux libertés individuelles,

         Contrôle des médias et de l’opinion publique, en particulier des masses défavorisées.

Il est possible de voir ressurgir des dictatures, au départ déguisées en démocratie, laissant croire au peuple qu’il a toujours le pouvoir par son libre accès à l’information (cependant façonnée et contrôlée à son insu), en élisant ses représentants et ses dirigeants (mais ses choix seront influencés et même dictés par des médias sous contrôle et du marketing d’opinion, dans un cadre politique qui ne favorise pas le pluralisme), voire en choisissant volontairement de se soumettre à une dictature, à un leader protecteur et rassurant.

 

6- Pour une mondialisation positive, sans ses insupportables dérives

La mondialisation néolibérale n’est pas durable en l’état. Non seulement elle conduit irrémédiablement, si on ne lui résiste pas, à une civilisation invivable et insupportable, mais également à l’extinction de l’espèce humaine et à la destruction de la planète. L’intérêt général doit primer sur les intérêts particuliers lorsqu’il est mis en péril au point de mettre finalement en jeu les intérêts particuliers ou ceux des générations futures.

Partant du constat d’échec, des dérives de ce modèle de développement néocapitalisme mondialisé en termes de résolution des problèmes climatiques et de développement humain, quel modèle alternatif  ou quels outils incitatifs et coercitifs peut-on envisager pour corriger ou prévenir ces dérives ?

1-     Un « socialisme mondial » ?

Le système socialiste confisque les moyens de production privés pour les remettre à un Etat censé représenter le peuple et assurer la prise en charge de ce dernier. A l’échelle des Nations, il s’est avéré inefficace à la fois en termes de développement économique, social, culturel, mais aussi politiquement et humainement, car devant s’exercer au travers d’une dictature dont il est impossible de sortir sans changer le système, pour revenir à un système démocratique et libéral. Ce serait pire encore au niveau mondial. Un alter-mondialisme d’extrême gauche basé sur ce système risque de déboucher sur une dictature mondiale et ne paraît pas représenter une alternative réaliste.

Les pays nordiques ne sont en fait pas socialistes mais sociaux, libéraux et démocrates. Ils ont, semble-t-il, su combiner économie libérale et solidarité sociale, protégeant les populations faibles par un dispositif de redistribution passant par l’Etat et les agences territoriales d’Etat, au prix d’un coût fiscal important. L’efficacité de ce système repose sur un esprit responsable et citoyen des populations et sur la performance de services publics pour lesquels  chacun accepte de payer le prix. Ces sociétés reposent sur un contrat moral entre concitoyens adultes et sur le respect de son application par tous également et sans distinction, personne n’étant au-dessus des lois. Est-ce d’ailleurs un hasard si le Danemark, la Suède et la Norvège sont parmi les seuls pays de l’OCDE, avec le Luxembourg et les Pays-Bas, à avoir atteint ou dépassé l’objectif fixé en 2000 par les Nations unies de consacrer 0,7% de leur PIB à l’aide au développement d’ici 2015 ?

 

 

A ces conditions seulement ces modèles de sociétés peuvent constituer une source d’inspiration

2-     La correction ex post par redistribution ?

 

 

Pour résoudre le problème de répartition inégalitaire des richesses, corriger les dérives de la mondialisation qui ont laissé sur le carreau des pays ou des couches de populations, l’idée est de plus en plus répandue qu’il faut d’abord laisser faire, puis corriger, par l’intervention publique, l’Etat ou des ONG. C’est là qu’intervient l’action humanitaire ou l’assistance sociale pour les populations défavorisées. Ce système, basé sur la charité, développe dans les populations un sentiment d’humiliation, de culpabilité d’être un fardeau pour la société plutôt qu’un élément qui participe à sa construction, les enferme dans une position d’indigence, de soumission, de faiblesse, de redevabilité à l’égard des puissants qui pourvoient à leur besoins vitaux. Il peut conduire à l’exclusion définitive, à l’assistanat durable qui s’autoalimente, incitant les bénéficiaires de ces allocations à rester dans ces conditions sans pouvoir en sortir.
Il est de plus coûteux, s’appuyant sur un Etat centralisateur-redistributeur ruineux en termes de structures administratives de fonctionnement et il prélève son financement plus souvent sur les classes moyennes que sur les classes les plus aisées qui disposent des outils pour échapper aux contraintes fiscales. Il est conçu sur un principe vicié selon lequel « aider » consiste à faire l’aumône, c’est-à-dire à ne permettre que de survivre en apportant la stricte pitance sans plus. Chacun sait que donner une pièce à un nécessiteux sans chercher à connaître les causes de sa déchéance et sans chercher à le rendre à la vie autonome, peut n’être qu’un moyen – conscient ou non de la part du généreux donateur – de le maintenir dans son état. La pièce toute seule sera utilisée par le clochard pour boire  un verre de plus parce qu’elle ne permet rien d’autre. A moins de s’appeler Rockefeller et d’économiser ½ dollar par ½ dollar, comme il semble l’avoir raconté. Encore avait-il un projet réfléchi au service duquel il a placé toute sa vie. Et encore a-t-il été au bout de ce projet en bâtissant un monopole pétrolier, qu’il a dû défaire en se heurtant à la loi anti-monopole, pour investir une grande part de sa fortune dans des actions de bienfaisance. Notons que, Bill Gates, à notre époque, aura suivi le même chemin dont il serait souhaitable qu’il soit édifiant, et expliqué aux jeunes générations sur les bancs de l’école.
« La charité est injurieuse, à moins qu’elle n’aide le destinataire à s’en affranchir », déclarait Rockefeller.

 

Précisément, si l’on raisonne en termes de relations entre les pays riches, nantis, armés d’intentions bienfaisantes et les pays pauvres, le parallèle peut être fait avec celui de l’éducation d’un enfant, qui consiste à le nourrir … et à l’instruire – stade supérieur de l’éducation, une fois contentées les strictes exigences physiologiques. Devenu adulte, l’enfant inventera sa propre manière de poursuivre la réflexion et l’action de ses mentors, qui pourra passer, surtout s’il a été correctement formé, c’est-à-dire si on lui a transmis l’autonomie de penser,  par la rupture avec certains modes de pensée considérés incontournables par ses aînés ou ses prédécesseurs. Il est bien connu que c’est par la mutation biologique que l’espèce humaine, à certains stades de son développement, s’est développée et maintenue. La difficulté pour l’ancien « éducateur « devenu le pair, étant de reconnaître l’enseignement qu’il peut recevoir de l’ancien « enfant ». Traiter avec les pays « pauvres » bien souvent en dérive totalitaire suppose de prendre en considération que, malgré certaines apparences, et afin de ne pas tomber dans l’ingérence dévastatrice (comme cela s’est produit en Irak où l’intervention américaine, qui a certes permis de chasser un dictateur, a plongé le pays dans une guerre civile inextricable), il convient de considérer un pays comme un tout, doté d’un équilibre. La seule action indiscutable consisterait à rechercher, au sein de ce pays en mal d’assistance, les éléments « adultes » pouvant devenir moteurs pour tirer une société vers le haut à tous points de vue – pour « accrocher sa charrue aux étoiles ». Citons pour exemple la gabegie de l’aide alimentaire occidentale juste après la chute de l’URSS et la libéralisation de l’économie, dans un pays tout à fait autosuffisant, et le décollage des entreprises depuis que cette aide financière a été remplacée par une aide à la formation pour les jeunes cadres, les mieux placés pour recréer un tissu industriel et économique dans leur propre environnement, après avoir suivi des stages à l’étranger. Ou encore les actions entreprises pour la construction de puits dans le Sahel – où, bien souvent, les moyens financiers sont remis officiellement aux hommes des villages, mais, en fait, aux femmes qui en font un usage parcimonieux et responsable. Ou l’envoi de juristes occidentaux en Afghanistan, après la chute du régime des Talibans, pour rédiger, conjointement et en bonne intelligence avec les autochtones, une constitution digne de ce nom. 

3-     Les obligations coercitives, une régulation mondiale, plutôt ex ante ?

 

 

Par l’action des ONG relayées par les Etats, inscrivant des obligations dans la loi, il est possible d’inciter les personnes, les entreprises, les Etats, à respecter des contraintes ou à viser des objectifs : protocole de Kyoto sur les gaz à effet de serre, taxe carbone, objectifs du millénaire des Nations unies pour le développement, protection des langues régionales dans la constitution, …
Néanmoins ces objectifs sont souvent réduits à des vœux pieux, difficilement atteints. Les ONG souffrent de problèmes d’efficacité, d’insuffisante légitimité démocratique et de quasi-absence de coordination entre elles. Il s’agit donc d’agir pour garantir leur efficacité par des moyens appropriés, une coordination globale, une légitimité démocratique au niveau de leur représentation et de l’implication des citoyens, d’un pouvoir réglementaire mondial qui ne pourra être mis en œuvre qu’avec la participation adulte de chacun.
Il faudra notamment s’attaquer de front et globalement au niveau mondial à la corruption, à l’évasion fiscale et au blanchiment de l’argent sale. Avec toute la difficulté inhérente à une démarche prônée par des groupes d’opinion bien pensants, de pays dont le gouvernement ne montre pas nécessairement l’exemple : que dire du refus des Etats-Unis de ratifier le Protocole de Kyoto, ou du protectionnisme démesuré de certains pays occidentaux pour leur agriculture ? Si l’on en reste au précepte « Faites ce que je dis, mais pas ce que je fais », le ver est évidemment dans le fruit !

 

 

Le développement d’une conscience et d’une responsabilité citoyenne …

 

 

Il ne s’agit pas d’un outil, mais d’un comportement, qui à la base, dès la racine, devrait entraîner la capacité des peuples à se forger une conscience collective légitimant les actions contraignantes parfois sur le plan individuel mais salutaires in fine.
Plus difficile, nécessitant du temps, de l’éducation et de la résistance face à la facilité naturelle qui porte l’homme à contourner les contraintes, éviter l’effort, et à préférer le divertissement pour oublier ses problèmes plutôt que les affronter, la voie de la prise de conscience et de la responsabilité individuelle du destin collectif est probablement la voie la plus durable et qui permet aussi de donner efficacité et légitimité aux institutions régulatrices et à la mise en place d’outils coercitifs.

 

C’est par une prise de conscience citoyenne et responsable que chacun peut contribuer à une prévention des dérives à son niveau, à son échelle, par son comportement écologique et solidaire, par une motivation qui n’est pas uniquement basée sur les valeurs matérielles et le profit individuel, mais par des valeurs de fraternité naturelle, de respect de l’autre, de don de soi.
C’est aussi par cette attitude que le citoyen doit redécouvrir la politique et reprendre le pouvoir en exerçant au sens originel, la démocratie. C’est par ses choix électifs et sa participation à la vie politique, civile et sociale qu’il peut faire avancer les dispositifs institutionnels et réglementaires, que ce soit au niveau national, européen ou mondial, construire l’Europe qui elle-même peut faire poids pour équilibrer les forces du monde et rendre plus efficaces et plus démocratiques les organisations internationales, mettre en place une gouvernance mondiale.
C’est également grâce à cette organisation internationale et globale du monde que l’on pourra redonner aux pays les moins avancés les moyens de leur développement, de leur autosuffisance alimentaire, de leur éducation, plutôt que leur donner l’aumône et les enfermer dans l’assistanat. . Car enfin il est bien connu que chaque nation, chaque civilisation, est en mesure d’apporter, si l’on sait en prendre conscience, son tribut à la culture de l’humanité toute entière.
Les communautés paysannes russes qui ont perduré jusqu’à la Révolution bolchevique de 1917, appelées « mir » ou « obschina », sont souvent citées dans les manuels comme expériences d’auto gestion réussies. Et que dire du système du micro-crédit, inventé conjointement par le Bangladeshi Muhammad Yunus et la Grameen Bank, qui consiste généralement en l’attribution de prêts de faible montant à des entrepreneurs ou des artisans ne pouvant accéder aux prêts bancaires classiques ? Couronné par les Nations unies qui ont décrété 2005 l’Année internationale du microcrédit, et récompensé le 13 octobre 2006 par le prix Nobel de la paix, il s’est développé surtout dans les pays en développement, et se répand dans les pays développés ou en transition, forme de plébiscite mondial.
 

L’humanisme doit remplacer l’humanitaire.

Dans cet esprit, la « globalisation politique maîtrisée » doit succéder à la « mondialisation économique subie », en être le garde-fou, la nécessaire condition de la survie même de l’humanité. Pour ce faire, une politique mondiale, globaliste et humaniste doit être mise en œuvre, assurant une approche globale et cohérente des problèmes mondiaux, sans pour autant sacrifier la diversité des activités et des cultures mais au contraire en les protégeant.

De même que le développement des valeurs universelles et spirituelles de l’humanisme, se substituant à l’individualisme et au matérialisme, est une forme de globalisation de l’approche philosophique de l’homme. Pour promouvoir cet esprit, les individus riches et puissants pourraient être les premiers à donner l’exemple. Puisque les acteurs du monde industriel, qui ont intérêt à se regrouper pour optimiser la production, sont les consommateurs subissant de plein fouet les conséquences de la concentration et des monopoles visant à tuer la diversité de l’offre, et puisque le degré de pollution de la planète oblige les uns et les autres à réfléchir sur le monde qui sera laissé aux générations futures, riches ou pauvres, il est temps de prendre en considération la dimension humaine des interactions sociales, et de mettre en œuvre des objectifs d’épanouissement. De la même manière que les entreprises recherchent le profit, et que cette recherche est le moteur du développement économique, pourquoi ne pas admettre qu’une fois les besoins élémentaires satisfaits – ce qui est loin d’être le cas à l’échelle de la planète -, l’être humain aspire à combler d’autres besoins tout aussi vitaux : échanger, communiquer, réfléchir ensemble à la condition humaine et au devenir de l’humanité.

Il se trouve que le fait d’avoir  atteint un niveau d’aisance matérielle suffisant pour profiter d’un certain niveau de vie permet précisément d’être à même d’aborder ces questions. Mais, bien souvent, l’être humain l’oublie et ne s’occupe que d’apparence : l’argent et le profit deviennent essentiellement des symboles de pouvoir. Les hommes riches et puissants sont très soucieux de leur image. Mais si l’affichage indécent des richesses, des yachts, des villas somptueuses, devenait finalement « ringard » au profit d’autres valeurs ? Si Bill Gates avec sa fondation, entraînant Warren Buffett avec lui, lançaient cette nouvelle mode ? Même si cela est fait au départ dans un souci d’image ou pour s’acheter une conscience plutôt que par réel altruisme, ça pourrait insuffler un amorçage, inciter les populations qui cherchent à s’identifier aux élites, à rechercher ces nouvelles valeurs.

 

 

Conclusion

L’internationalisation et plus généralement la mondialisation de la finance, de l’économie, de la culture, ont modifié considérablement le paysage planétaire par le biais des délocalisations et des spécialisations géographiques et se sont en même temps traduites par une croissance des inégalités dans le monde, entre pays comme entre citoyens d’un même pays. Cette mondialisation, fonctionnant sur le modèle du libéralisme économique et du néocapitalisme, s’est révélée génératrice de croissance globale mais pas répartie équitablement au sein des populations, impuissante à endiguer les fléaux de la pauvreté, de la misère, de la malnutrition, ainsi qu’à relever le défi énergétique et climatique.

La division internationale du travail et des ressources, la spécialisation de pays ou de continents dans certains domaines et la concentration de la production des biens et des services se sont accentuées en même temps que les coûts de transports et de communication diminuaient, permettant de fournir au moindre coût des marchandises ou des services à des consommateurs éloignés des lieux de production. Ce processus a induit des interdépendances croissantes entre pays et entre acteurs de l’économie au niveau mondial, aggravant la sensibilité aux risques, la volatilité des prix, accélérant les contagions des crises, comme la crise financière dite des « subprimes » partie de l’immobilier aux Etats-Unis, la crise énergétique et la crise alimentaire l’ont récemment démontré.

Alors que le monde financier et économique est dominé par des puissances financières privées et de grandes entreprises multinationales utilisant des paradis fiscaux et contournant facilement les lois nationales des pays où elles sont implantées et où elles exercent leur commerce, les Etats-nations sont quant à eux de plus en plus impuissants à réguler et contenir les problèmes devenus mondiaux, ceux de la croissance en berne, du chômage, des conséquences climatiques et démographiques, d’une crise financière importée, du renchérissement de l’énergie et des matières premières, des pandémies ou épizooties, etc. Et ces crises ne s’arrêteront pas là. La crise climatique ne fait que s’annoncer et risque de bientôt se concrétiser par la multiplication des catastrophes naturelles, de même que l’accès à l’eau va devenir de plus en plus problématique, l’épuisement des nappes phréatiques et l’exploitation abusive de l’eau des grands fleuves parfois transnationaux sont sources (sans jeu de mot !) de graves menaces de paix dans le monde. Ce qui rend nécessaire une approche globale des problèmes, des normes de fonctionnement communes, une régulation mondiale et cohérente, l’adhésion à des valeurs universelles et à un projet mondial légitimé démocratiquement.

La survie même de l’humanité est en jeu. Ce phénomène correspond très probablement au début d’un nouveau cycle historique, d’une nouvelle ère, d’une nouvelle conception du monde, une nouvelle épistémè que le philosophe Michel Foucault qualifie d’hypermodernité, mais qui pourrait plutôt s’appeler l’humanisme.

Ainsi peut-on conclure que globalisation et mondialisation ne se confondent pas vraiment en terme sémantique mais participent au même phénomène. La mondialisation a précédé la globalisation par l’extension rendue possible des activités et de la communication au monde entier. La globalisation en serait plutôt l’étape suivante dans ses effets d’interdépendances engendrées par la mondialisation, du fait de la spécialisation et de la concentration des activités, non seulement entre pays mais aussi entre secteurs d’activité et domaines. Cette globalisation engendre des dérives, des risques accrus, des inégalités croissantes. Elle est subie et difficilement contrôlable, telle une machine qui s’est emballée, telle une réaction en chaîne d’un réacteur nucléaire. Il s’agit de passer au stade d’une globalisation maîtrisée et s’exprimant au travers de la politique mondiale. C’est là qu’intervient le mondialisme ou l’alter-mondialisme, qui devrait encadrer et contenir la « mondiaglobalisation » (syntagme inédit !), en prévenir ou en corriger les dérives.

Le grand enjeu de ce XXIème siècle sera probablement de mettre en place une réelle gouvernance mondiale, plutôt que la superposition des institutions internationales et des ONG dans leur actuel fonctionnement, qui souffrent à la fois d’insuffisance de légitimité, de pouvoir et de moyens, révélant souvent leur inefficacité. En effet, laisser pour compte une partie importante de la population de la planète, à l’époque où l’information circule et où l’on assiste en direct, à la télévision ou sur internet, à des actes terroristes, des guerres, des génocides et autres crimes, pourrait peut-être relever d’une gouvernance malthusienne… A moins qu’il s’agisse de l’absence de gouvernance, d’une « non assistance à humanité en danger » (pour reprendre la formule de François Bayrou) de la part des pays développés qui s’en sont remis aveuglément à la mondialisation en jouant les apprentis sorciers avec des mécanismes financiers et industriels qu’ils n’ont jamais cherché à réguler, et qui les dépassent.

Pour créer une gouvernance légitime, il faut qu’elle soit basée sur des valeurs universelles et humanistes, s’imposant des priorités qui ne sont pas celles d’une maximisation de la croissance du PIB et du profit, mais de développement humain, d’autosuffisance alimentaire, d’égalité des chances et de droit à l’éducation. Elle doit être, à la base,  démocratique, librement consentie entre Etats adultes, à même d’instituer  une  démocratie à l’échelle mondiale. Les institutions internationales devraient fonctionner de manière plus démocratique et plus cohérente et tout citoyen du monde devrait pouvoir s’impliquer et accéder aux décisions. La mise en place de cette gouvernance mondiale sera d’autant plus facilitée qu’elle aura pu être l’émanation de pôles homogènes et équilibrés de pays ou d’ensemble de pays tels que les Etats-Unis, l’Europe, la Chine, l’Inde, l’Afrique,… organisés en fédération.  En tout état de cause, la construction et le renforcement de l’Europe sont indispensables à cet équilibre du monde. Dans cette démocratie mondiale, l’individu doit se sentir citoyen du monde, appartenir au monde de la même manière que s’en sentir responsable et impliqué dans les décisions qui le gouvernent. Sa prise de conscience et sa responsabilité sont les conditions indispensables pour la mise en place de ce nouvel ordre mondial de paix, de justice, de développement humain.

Par ailleurs, comme tout organisme qui s’autorégule, peuvent naître également des contre réactions salutaires dans le processus de mondialisation et de globalisation : le renchérissement du prix du pétrole va certainement en même temps obliger à réduire les consommations et à utiliser d’autres sources d’énergie, notamment renouvelables, contribuant à la réduction des émissions de CO2, et favoriser la relocalisation d’activités du fait du renchérissement du coût de transport. Encore faut-il que le relais soit pris à l’échelle industrielle, de façon à traduire les concepts en termes productifs, c’est-à-dire à dépasser le pouvoir des lobbies automobiles, par exemple, en faisant de la construction de moteurs électriques ou utilisant toute énergie alternative, une priorité industrielle. Dans les métiers de services, le télétravail pourrait aussi se développer, désengorgeant les villes et les transports périurbains. La hausse des prix des denrées alimentaires, du prix des engrais basés sur le pétrole, ainsi que de le coût de transport de ces denrées, de surcroît associée à la prise de conscience d’une nécessaire autosuffisance alimentaire minimale, vont aussi certainement contribuer à une relocalisation de l’agriculture, à échelle plus humaine, redéployant une agriculture de proximité ainsi que l’agriculture familiale vivrière. Non seulement dans les pays pauvres où cette agriculture vivrière est vitale et pourrait être bien plus productive grâce à des investissements raisonnables et mesurés, mais aussi dans les pays riches qui prennent progressivement conscience de la nécessité de modifier leur comportement alimentaire, leur alimentation étant trop riche en sucre et en viande, trop chargée de pesticides. La révolution bio a commencé et donnera peut-être raison à Voltaire, nous incitant à prendre la conclusion de Candide au premier degré : « il faut cultiver notre jardin » !

 

            Marie-Anne Kraft

 

 

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Vers une Société plus coopérative

Deux modèles de sociétés qui nous sont aujourd’hui présentés au travers des deux partis politiques majoritaires que sont l’UMP et le PS en France, mais aussi de manière plus générale en Europe et dans le monde : la Capitalisme et le Socialisme. Malgré leurs défaillances avérées ces dernières années, tout d’abord dans les années 90 avec la chute du mur de Berlin et le démantèlement de l’ex-URSS, puis récemment avec la crise financière qui a montré de façon criante les faiblesses du système capitaliste, ces partis continuent de prôner leur modèles, dont ils prétendent la validité moyennant certains ajustements, une régulation renforcée pour l’un, d’une acceptation de l’économie de marché associée à un rôle central protecteur, régulateur et re-distributeur de l’Etat pour l’autre.

Face à ces deux modèles, une troisième voie est proposée par François Bayrou avec le Mouvement Démocrate : celle de l’Humanisme, visant à remettre l’homme au centre de la société plutôt que l’argent et l’Etat. Sa doctrine consiste à partir d’objectifs et de valeurs pour construire une société juste, humaine, démocrate, responsable et durable. L’argent doit être un moyen et non une fin, de même que l’Etat est utile dans ses fonctions régaliennes, de garantie de la sécurité, de la justice, de l’égalité des chances, du respect de la démocratie et du pluralisme politique et médiatique, mais ne doit pas toutefois se substituer outre mesure aux acteurs économiques, risquant sinon de déresponsabiliser les citoyens, voire de les infantiliser, et de nuire finalement à l’efficacité et à la rentabilité des services au travers une trop forte centralisation.

 

Partant de ces principes, il est légitime de se demander quel modèle économique répond le mieux à cette logique humaniste. Est-ce un modèle qui rejette à la fois le capitalisme et le socialisme, à la fois la recherche du profit et un rôle actif de l’Etat dans l’économie ? Quelle gouvernance d’entreprise prône-t-il si ce n’est d’un côté celle d’actionnaires recherchant une rentabilité maximum et une flexibilité de placement à l’aide des marchés boursiers et financiers, de l’autre celle d’un Etat omnipotent lui-même actionnaire d’entreprises et de banques de manière à exercer un contrôle direct sur ces dernières ?

 

La source du mal : la financiarisation de l’économie

 

Si l’on résume au mieux le constat admis par tous des causes de la récente crise financière majeure et séculaire, quels que soient les courants politiques qui en sont juges, la principale critique de fond faite au système économique actuel basé sur le capitalisme est d’avoir dérivé de l’économie réelle. Alors que depuis de nombreuses années la croissance mondiale était de l’ordre de 5% et inférieure à ce taux dans les pays occidentaux, les bourses affichaient des taux de rendement sur actions bien supérieurs, la norme prévalant étant un ROE (Return On Equity, ou encore retour sur investissement) d’au minimum 15%. Or, d’un point de vue macro économique, ces taux auraient dû logiquement converger, cette croissance de PIB devant correspondre à l’augmentation de richesse des entreprises (petites et grandes), elle-même traduite par la rentabilité boursière, qui anticipe une croissance des résultats de l’entreprise. Car l’anticipation de la rentabilité d’une entreprise est basée sur une espérance de gain elle-même influencée par des effets spéculatifs, la croyance en une hausse future, qui peut dériver de la réalité. Cela ne pouvait durer éternellement et le monde était bien dans une bulle mondiale qui devait un jour éclater. Finalement la bulle des subprimes, fuite en avant vers une rentabilité espérée avérée illusoire n’était qu’une des petites bulles dans une marmite arrivant à ébullition, un catalyseur qui a déclenché la prise de conscience de l’illusion de rentabilité entretenue par un système devenu déconnecté de l’économie réelle.

 

Bien sûr il y a eu un manque de régulation et de surveillance de certains acteurs financiers (agences de notations, hedge funds et banques d’investissement américaines) et des facteurs aggravants tels que la norme comptable de valorisation des actifs bancaires en « fair value » ; on a aussi dans le lot mis sur le compte des fauteurs de troubles les bonus des traders et parachutes dorés des grands patrons, ou encore les paradis fiscaux qui facilitent les détournements de flux financiers, alors qu’ils ne sont pas une cause directe de cette crise même s’ils participent aux excès, à la démesure, du système capitaliste.

 

Mais au fond du fond, la raison profonde de la crise n’est pas à chercher dans ces facteurs, qui ont été plutôt des facilitateurs et déclencheurs de crise. La cause originelle est dans le cœur même du modèle, dans l’économie basée avant tout sur la recherche du profit à court terme, quelles que soient les conséquences sur l’environnement, sur la viabilité durable de l’entreprise, sur les conditions de vie de ses salariés, les délocalisations et leurs conséquences sociales, … Or il est intéressant de noter que le florilège de mesures visant à lutter contre la crise, à éviter qu’elle ne se reproduise, proposées par les experts économiques, les gouvernements, et même les partis d’opposition, s’attachent à  ces facteurs, à contenir leurs excès ou à prévenir de leur dérive, mais non à proposer un modèle alternatif, à l’exception près du contre modèle socialiste visant à remettre l’Etat au premier plan, en nationalisant les banques notamment, alors qu’il a été déjà prouvé que ce modèle n’était pas efficace. Pour combattre les causes réelles d’un mal et y trouver remède, il faut commencer par bien le diagnostiquer, le comprendre, s’attaquer au germe de ce mal et non aux symptômes. Regardons comment ce mal a évolué.

 

Partant d’un capitalisme au départ entrepreneurial lors de la révolution industrielle, lorsque le propriétaire de l’entreprise était le patron et visait le développement de cette entreprise, son utilité sociale, l’économie capitaliste a progressivement dérivé vers un capitalisme financier, sous la double influence d’un côté de la sophistication des techniques financières et des technologies de l’information, du recours aux marchés financiers, et de l’autre côté du contexte de la mondialisation, accentuant la spécialisation et la concurrence des acteurs, ainsi que la contagion rapide des phénomènes, des ajustements de prix et de taux entre secteurs et entre marchés.

 

A quelques exceptions près, un actionnaire entre ainsi au capital d’une entreprise bien plus souvent avec l’objectif d’en tirer un rendement maximum à court terme (plus-value et dividendes) qu’avec celui de développer l’utilité sociale de cette entreprise, que cet actionnaire soit lui-même une autre entreprise, une banque, un particulier fortuné, un fonds de pension ou un OPCVM plaçant lui-même des fonds pour le compte de petits épargnants. Le comble du découplage entre l’intérêt de l’entreprise et le rendement qu’attend son propriétaire est atteint avec les opérations financières à effet de levier, dites LBO (Leverage Buy Out), qui nécessitent une mise de fonds peu importante de l’actionnaire pour racheter une entreprise parfois en difficulté donc sous-évaluée, sur laquelle il anticipe une plus-value potentielle à la revente suite à un « redressement », un démantèlement puis « vente par appartements », une délocalisation, grâce à l’obtention d’un prêt gagé sur les actifs de cette société. C’est notamment les LBO qui ont fait la fortune du sulfureux homme d’affaire Bernard Tapie sans qu’il ait au départ une fortune personnelle (il n’a dit-on pas eu à investir un franc dans le rachat d’Adidas, ce dernier ayant été financé par des prêts bancaires gagés sur l’entreprise achetée, ce qui veut dire que la compensation qui lui a été octroyée par le tribunal arbitral privé au titre du manque à gagner, qu’il revendiquait sur les plus-values futures réalisées par le Crédit Lyonnais après la revente de l’entreprise, ne récompensent même pas un risque pris par Bernard Tapie initialement dans l’affaire …).

 

Or, non seulement l’entreprise est dépendante des liquidités nécessaires à son développement, donc de ses banques et de ses actionnaires, mais ces actionnaires, par leur droit de vote, ont aussi leur mot à dire sur la stratégie de l’entreprise, sa politique sociale, ses dépenses couvrant les risques environnementaux, etc. Ce capitalisme financier n’a aucune morale. S’il n’est pas contraint par des règles coercitives, à partir du moment ou l’actionnaire privilégie le profit à court terme sur l’utilité sociale et le respect environnemental, il est tout à fait logique que ce système ne soit pas durable. L’entreprise a elle-même un objectif social, celui de rendre service, de fabriquer ou distribuer un bon produit, mais les propriétaires de l’entreprise ont un autre but premier : celui du rendement maximum. Ce qui se traduit dans les objectifs et la rémunération du patron de l’entreprise, pas forcément lui-même actionnaire.

 

On peut ainsi parler de « financiarisation de l’économie » mais pas de déconnexion entre le capitalisme financier et le capitalisme entrepreneurial, avec d’un côté l’économie réelle, l’entreprise, et de l’autre l’économie virtuelle, la finance. Il ne s’agit pas de deux économies différentes, parallèles. C’est un tout et la finance est nécessaire à l’entreprise, les marchés financiers sont utiles pour pouvoir lever des fonds, surtout pour une entreprise industrielle qui nécessite de gros investissements, les banques sont indispensables pour assurer des prêts aux entreprises comme aux particuliers tout en appréciant leurs risques. Il ne faut pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » en rejetant massivement les marchés, la bourse, les banques. C’est aussi un leurre de croire que la nationalisation des banques et même des entreprises résoudra le problème, comme l’expérience a déjà montré les lacunes de ce système.

 

La question essentielle : viser l’objectif de développement de l’entreprise plutôt que le profit

 

Partant de ce constat, c’est en fait le moteur même de la recherche absolue, effrénée et prioritaire du profit à court terme qui est la source de dérive de ce modèle. Quel est donc le modèle de gouvernance d’entreprise qui garantit avant tout une recherche de développement durable, d’optimisation du meilleur service au meilleur coût ? Il en existe un dans nos sociétés : celui des mutuelles ou des coopératives, au sein desquelles se regroupent une communauté d’intérêts communs, d’acteurs qui vont investir ensemble pour un service ou la fabrication d’un produit dont ils seront les clients. Il s’agit donc de viser la qualité et l’efficacité de ce service, un rapport qualité prix. L’objectif n’est pas de faire du bénéfice et si l’entreprise en fait un, il est soit réinvesti soit distribué aux actionnaires qui sont eux-mêmes clients.

Ce type de structure est courant dans le secteur bancaire et celui des assurances, ainsi que dans le domaine agricole regroupant des petites structures familiales ou même dans la distribution (Leclerc avec ses franchises). On le retrouve aussi dans le domaine des marchés financiers lorsque les banques privées ou les banques centrales investissent ensemble soit au sein d’un pays soit même de l’Europe ou du monde dans des structures de place communes, par exemple dans les plates-formes de clearing et de paiement interbancaire comme Swift, ABE, STET (ex GSIT), Target2, Euroclear, LCH-Clearnet, GIE Cartes Bancaires… Des banques à la fois clientes et actionnaires de ces infrastructures de place communes deviennent partenaires même si par ailleurs elles sont concurrentes pour des services offerts à la clientèle qui eux-mêmes utilisent ces infrastructures. De même elles offrent à des petites banques, qui n’ont pas eu les moyens d’investir dans ces systèmes, un service de sous participation à ces plates-formes, une forme de sous-traitance rémunérée.

 

Les structures coopératives : exemple du Crédit Agricole

 

Il est intéressant aussi de noter que le système d’actionnariat coopératif où le client est actionnaire, par exemple dans le cas des assurances mutuelles ou des banques mutualistes comme le Crédit Agricole, les Banques Populaires, le Crédit Mutuel ou les Caisses d’Epargne, peut s’accommoder de l’économie de marché, s’insérer dans son contexte et même affronter la concurrence d’acteurs procédant d’une autre gouvernance capitalistique, voire fusionner avec un de ces acteurs (fusion du Crédit Agricole et du Crédit Lyonnais), même parfois utiliser le bénéfice de la levée de fonds en bourse pour son développement sans pour autant abandonner la gouvernance de l’entreprise aux aléas de la bourse et des OPA. C’est notamment le cas de la structure tout à fait originale du groupe Crédit Agricole, constitué des Caisses Régionales (regroupement de Caisses Locales), elles mêmes appartenant aux clients actionnaires qui délèguent des représentants administrateurs locaux, insérés dans la vie locale et veillant aux intérêts des clients et du développement local. Les Caisses Régionales elles-mêmes ont investi dans une holding commune Crédit Agricole SA, détenant plus de 50% des parts pour en garder le contrôle, le reste des fonds étant levé en bourse. Cette holding est elle-même actionnaire de filiales spécialisées communes au réseau, telles que le CEDICAM pour les services de paiement et de cartes bancaires, CACEIS pour la tenue de compte titres, CALYON pour la banque d’investissement, SOFINCO pour le crédit à la consommation, PREDICA pour l’assurance vie, CA Leasing pour le Crédit-bail, etc., et même LCL pour la branche banque de détail issue du Crédit Lyonnais. Elle a aussi fait du développement externe en rachetant des réseaux bancaires à l’étranger, par exemple en Italie et en Grèce. De plus, cette holding, qui est gardienne de la stratégie globale du groupe, détient elle-même 25% de parts des Caisses Régionales de manière à exercer un rôle de surveillance et assurer un équilibre de contre-pouvoir entre mère et fille. Ce type de réseau dispose aussi d’une Fédération qui assure une coordination et des normes communes aux Caisses Régionales. On se rend compte, notamment dans la stratégie, la culture générale du groupe, sa philosophie, que ce type de réseau vise d’abord un développement d’entreprise au service de ses clients, avant le pur profit, et cherche à diversifier ses risques, privilégiant une gestion prudente, mesurée et durable. Bien sûr, le fait d’avoir introduit Crédit Agricole SA en bourse pour bénéficier de levées de fonds sur les marchés financiers, tout en gardant le contrôle par les Caisses Régionales et donc une OPA impossible, a donné au groupe des devoirs de présenter des comptes et une stratégie aux investisseurs institutionnels et au marché qui eux, attendent un profit maximum avant tout ! Donc le ver est dans le fruit, ce qui explique l’incitation qu’a pu avoir le groupe dans une prise de risque sur les marchés au travers de CALYON, touché de plein fouet par cette crise financière. Mais on voit bien aussi comment le groupe a résisté à cette crise. Notons aussi l’exemple de NATIXIS, filiale commune des réseaux mutualistes des Caisse d’Epargne et des Banques Populaires, qui n’a pas été exempte de pertes importantes lors de la crise financière dues à d’importantes prises de risques et d’un problème de contrôle, dérivant ainsi des objectifs d’entreprises initiaux des réseaux actionnaires. Dans les deux cas, de Calyon comme de Natixis, ce sont les activités de marché, une partie d’activité marginale du groupe gérée sur des objectifs de rentabilité élevés et nécessitant des prises de risque qui se sont avérés mal contrôlées dans l’environnement de crise, qui ont causé des pertes. La structure coopérative de l’actionnariat a en revanche assuré une stabilité et une résilience aux groupes, qui recentrent à présent leurs activités pour les préserver de risques non contrôlables et d’activités dérivant des produits au service de la clientèle.

 

Peut-on envisager l’extension du modèle de gouvernance coopérative ?

 

Pour imaginer une généralisation de ce modèle de gouvernance à d’autres entreprises, il faut réunir les conditions suivantes :

         Lors de la mise en place d’une telle entreprise au service d’une communauté d’intérêt d’acteurs, qu’ils soient des citoyens, des particuliers, ou bien des personnes morales, des associations ou des entreprises, voire des Etats, ces derniers doivent avoir pris conscience qu’au lieu d’investir séparément chacun dans la mise en place d’un service, ils ont intérêt à investir ensemble, en se mettant d’accord, et qu’ainsi le service sera moins cher, plus efficient. L’objectif de l’entreprise doit être clairement exprimé.

         La majorité de l’ actionnariat avec droit de vote est réservé à des acteurs ayant un intérêt durable et économique ou social, dans l’entreprise : clients, voire fournisseurs, salariés, acteur politique. L’Etat peut d’ailleurs être un de ces acteurs à partir du moment où un enjeu politique, de sécurité publique (nucléaire) ou sociale (rôle social de la poste par exemple dans le tissu social). Ces acteurs font en sorte d’avoir une majorité de contrôle de manière à toujours décider de la stratégie de l’entreprise,

         Cette structure d’actionnariat est compatible avec la possibilité de recourir éventuellement à des levées de fonds sur les marchés en complément du socle d’actionnariat de contrôle. Mais attention à ce que les objectifs de rentabilité financière du marché ne prennent pas le pas sur les objectifs de développement durable et social de l’entreprise … Eventuellement ne pas associer des droits de vote à cette forme d’actionnariat.

         Le fonctionnement de l’entreprise doit être vraiment démocratique, son actionnariat, qui peut être constitué de millions de personnes (cas du Crédit Agricole ou des Caisses d’Epargne par exemple), a droit à une information transparente, doit pouvoir désigner des administrateurs responsables qui lui rendront des comptes. Ce client actionnaire attend principalement de l’entreprise qu’elle lui garantisse le meilleur service possible, pas qu’elle « crache du cash » purement pour sa mise de fonds initiale … Mais à condition d’avoir un droit de regard sur la gestion de l’entreprise et pouvoir sortir s’il n’est pas d’accord avec la stratégie et le comportement de l’entreprise. Peut-être peut-on envisager un « label de gouvernance » pour donner une garantie sur la manière dont l’entreprise est dirigée, dont elle gère l’information et la démocratie interne etc.

 

 

Les domaines d’applications peuvent être multiples. Dans le domaine des hautes technologies très coûteuses (satellites,…), des recherches de nouvelles sources d’énergie renouvelables, etc., il peut être utile à des entreprises d’investir en commun pour de la recherche fondamentale ou des équipements communs d’infrastructures. Les promoteurs immobiliers pourraient trouver un intérêt à investir dans des entreprises fournisseurs du bâtiment, de matériaux d’isolation par exemple. Des garagistes et des vendeurs de voitures pourraient pourquoi pas trouver intérêt à investir dans les constructeurs automobiles …

 

On voit de plus en plus se développer des petites coopératives de marchés bio locaux où des citoyens paient une cotisation pour contribuer à des cultures locales vivrières, sans engrais chimiques et nécessitant peu de transport, dont ils retirent un panier au gré de la saison.

On peut imaginer aussi du covoiturage partagé avec investissement commun du voisinage dans un parc de voiture en libre service. Même dans le domaine social, il existe déjà des crèches coopératives. Le système pourrait être étendu à d’autres services. Le Vélib est une initiative procédant aussi de cet état d’esprit, de mise en commun d’un matériel que les clients vont utiliser (même s’ils ne sont pas directement actionnaire si ce n’est en tant que contribuable via les impôts locaux).

 

Proposons par exemple une telle structure pour les agences de notation dans le cadre de la régulation du système financier international. Ces agences sont peu nombreuses (trois principalement) et toutes américaines (Standard & Poor’s, Moody’s, Fitch). Leur défaillance en termes de notation a contribué à la crise des subprimes. Cette défaillance était due non seulement à une absence de régulation de ces agences, mais aussi par leur structure de rémunération, le fait d’être rémunérées par les émetteurs des titres pour donner ces notations et en même temps de fournir à ces derniers des prestations de conseil, entraînant des compromissions. Il faudrait proposer que les banques européennes se cotisent pour créer une ou plusieurs agences de notations européennes, qui seraient soumises à des normes et à une surveillance et il serait sain que les agences américaines adoptent aussi un tel modèle.

 

Un autre domaine où il serait intéressant d’envisager une structure d’actionnariat coopératif est le secteur de la presse et des médias. Si les lecteurs réguliers d’un journal ou les auditeurs de chaînes télévisées ou de médias sur Internet étaient des abonnés actionnaires globalement majoritaires, élisant des représentants au conseil d’administration qui leur rendraient compte de la stratégie, des programmes etc., l’indépendance de ces supports médiatiques serait garantie, sans que cela empêche des compléments de recette publicitaire et une partie d’actionnariat institutionnel. Sur ce dernier, un seuil de quote-part d’actionnariat pourrait être par ailleurs imposé soit par la loi concernant certains acteurs (entreprises qui dépendent des marchés d’Etat notamment) pour éviter l’emprise des puissances financières, soit à défaut par les actionnaires majoritaires. Si une telle loi n’était pas mise en place, les citoyens pourraient intervenir en tant que lecteurs et auditeurs pour favoriser les médias qui fonctionnent sur une telle structure démocratique et préservant leur indépendance.

 

Cette logique coopérative peut être appliquée aussi au niveau de l’Europe, soit par groupement d’intérêts communs d’entreprises européennes, investissant dans des infrastructures communes, de la recherche en commun, des services communs (Euroclear et LCH-Clearnet par exemple), soit par regroupement d’Etats ou de Banques Centrales pour des services communs (c’est déjà le cas avec Target2 pour les Banques Centrales). Ainsi l’initiative d’un emprunt commun européen, d’un fonds stratégique d’investissement européen, pourrait être du ressort d’une démarche coopérative des Etats européens. De même que les banques européennes avec une volonté politique commune des Etats pourraient ensemble créer une véritable bourse européenne, plutôt que laisser un marché épars se recomposer uniquement sur des intérêts de rentabilité à court terme, de surcroît contraints par le dogme dictatorial de la Commission de la Concurrence, finissant par laisser partir une partie importante de nos infrastructures boursières aux Etats-Unis …

 

Comment concilier un mode de gouvernance coopératif avec la libre concurrence ?

Le paradoxe de la Commission de Bruxelles …

 

La Commission de Bruxelles n’aime pas beaucoup les structures coopératives en Europe, les assimilant à des cartels, des ententes entre acteurs qui cherchent à noyauter un marché. D’autant plus lorsque la grande majorité des acteurs d’un secteur décident de former ensemble une entreprise, sans nécessairement que ce service ait un ou plusieurs concurrents. C’est le cas par exemple de Swift (réseau informatique acheminant les ordres de paiement interbancaires dans le monde). La France est familière de ce type de structures interbancaires pour ses systèmes de place. Il se trouve que dans un tel projet les banques doivent se mettre d’accord sur un tarif de place interbancaire (la CIP en France) qui rémunère le service fourni par l’infrastructure, couvrant sa maintenance, ses coûts de fonctionnement et l’amortissement de l’investissement. Et ce tarif est répercuté au client de la banque qui émet les ordres de paiement, en plus d’une marge de service de la banque couvrant des coûts commerciaux. Parfois, si le paiement du service est assuré par la banque du client émetteur du paiement ou tireur d’espèce (au guichet automatique d’une autre banque), il peut être justifié que la banque émettrice ou tireuse paie une compensation à la banque qui subit un coût de traitement (image chèque, maintenance du guichet automatique par exemple), qui peut être normé et géré au travers du système de place. Mais ce n’est pas une entente de prix au détriment des clients ! C’était le cas pour le groupement européen Carte Bleue (face à VISA et Mastercard qui sont américains).. La Commission de la Concurrence s’est élevée contre ce type de pratique et les banques, voyant qu’elles ne pourraient plus être certaines de couvrir leurs coûts, ont préféré renoncer au système en revendant la structure à VISA (américain). Bruxelles vient de se rendre compte du problème et demande maintenant à ce que les banques créent une carte européenne ! Les mêmes réticences avaient été manifestées par la Commission européenne à l’égard de la proposition des banques au début des années 2000 consistant à instaurer une commission interbancaire sur les virements commerciaux transfrontaliers en euro, qui visait à compenser les coûts occasionnés par la banque du tiré. La Commission de Bruxelles a non seulement refusé au motif de la « concurrence » et du refus des ententes tarifaires entre banques, mais elle a fait voter par le Parlement un règlement imposant aux banques de pratiquer le même tarif aux clients pour les paiements en euro transfrontaliers (en zone euro) que celui des paiements domestiques, afin que les clients n’aient plus de différence visible d’un point de vue tarifaire entre un service au sein de leur pays et le même service dans la zone euro. Mais comme les paiements domestiques étaient à des tarifs très différents selon les pays, la France étant nettement moins chère grâce à sa structure de place coopérative efficace (GSIT), qui permettait aux clients d’émettre des virements deux ou trois fois moins chers qu’en Allemagne par exemple (alors que les paiement transfrontaliers  compensés par ABE ou par correspondent banking étaient trois fois plus coûteux), cela a impliqué une forte distorsion de concurrence entre clients de différents pays européens (les français payant leurs virements beaucoup moins chers que les Allemands) tandis que les banques françaises ne pouvaient plus couvrir leurs coûts sur les paiements transfrontaliers, nécessitant de compenser les coûts de ce service « obligatoire » commercialement en surtarifant d’autres services …

 

Une structure coopérative sans concurrent, comme Swift, ne peut être qualifiée de cartel ni être contestée pour cause d’absence de concurrent. Les banques s’accordent ensemble pour que Swift leur donnent le meilleur service sans qu’il soit besoin de le challenger par une entreprise concurrente. Si une entreprise concurrente existait face à Swift, il faudrait soit que les banques dupliquent leur investissement dans une deuxième structure, soit qu’une partie des banques utilisent Swift et une autre partie un concurrent de Swift, que les deux opérateurs se mettent d’accord pour garantir une interopérabilité, et construisent des passerelles entre les deux concurrents pour échanger entre banques passant par l’un et banques passant par l’autre, donc une belle usine à gaz !

 

On ne peut donc pas dire que ce type de structure coopérative tue la concurrence et lorsqu’elle est motivée par un service de compensation ou d’échange entre acteurs partenaires, comme dans le domaine des titres (bourse, chambres de compensation) ou des paiements, la concurrence n’a pas vraiment de sens. Par ailleurs, dans le cas d’entreprises qui peuvent exercer leurs activités dans un contexte concurrentiel, par exemple les sociétés d’assurances mutuelles ou les banques à réseau coopératives, la concurrence existe entre acteurs de structure du même type et aussi de structure capitalistique classique.

 

Il faut que la Commission de Bruxelles assouplisse nettement son dogme néolibéral concernant la concurrence. Ce dogme a été édicté en Europe alors que les mêmes règles n’existent pas au niveau mondial, si bien que lorsque Bruxelles intervient pour contrer la formation d’une entreprise européenne qui a de fortes positions en termes de part de marché, obligeant à une cession ou refusant une fusion, c’est en général de gros acteurs américains qui finissent par récupérer les morceaux et mettre les acteurs européens en situation de faiblesse sur le marché mondial.

 

Il est intéressant par ailleurs de remarquer que la croyance en l’économie de marché et la libre concurrence comme le système le plus efficace conduit naturellement aux situations d’oligopoles et même en final de monopole, car la loi du plus fort et la course à la rentabilité, donc la recherche de minimisation des coûts de structure au travers d’entités de plus en plus grosses, qui ensuite s’imposent au marché, impliquent logiquement cette concentration. Et dans l’univers mondialisé et globalisé, s’il faut imposer des seuils de taille ou de parts de marchés sur un secteur pour contrer cette concentration qui finalement tue la concurrence, il faut alors l’organiser au niveau mondial, l’Europe est un niveau insuffisant (cela joue même contre cette Europe).

 

Quelle motivation pour permettre l’extension de cette logique coopérative ?

 

Il faut tout d’abord déceler les cas où cette logique peut trouver un intérêt social, économique, pour en émettre l’idée, en faire la proposition. Les clients viendront s’il y a une offre et s’ils y trouvent intérêt. La conscience et la responsabilité citoyenne devraient aider notamment à monter des entreprises durables, comme il y a eu les fonds éthiques. Les citoyens de base se tourneront peut-être plus volontiers vers les assurances et les banques mutualistes, adhérant à cette logique, de même à d’autres services procédant du même modèle s’ils leur sont proposés. Il faut sans doute créer l’offre pour que les citoyens y adhèrent. La généralisation de ce modèle de gouvernance peut être progressive et naturelle. De surcroît elle est applicable de manière transfrontalière et permettrait de donner de la cohésion à l’Europe, non seulement en formant des projets communs à plusieurs pays d’Europe, au travers d’actionnaires clients européens, qu’ils soient des citoyens, des entreprises, des banques, des banques centrales, des Etats. Il ne s’agit en aucun cas de forcer les entreprises actuelles à changer brutalement leur gouvernance. La « loi du marché » peut tout à fait s’appliquer dans un contexte où les citoyens responsables se mettent à préférer le durable et l’entreprise qui privilégie des objectifs de développement humains, sains et durable sur ceux du profit à court terme. Si l’objet du désir n’est plus l’argent mais un objectif d’accomplissement, et que le « marché », la concurrence, les enjeux, se font désormais sur cet autre objet, la société évoluera naturellement en ce sens.

 

La société coopérative fonctionne sur base de la démocratie, non seulement par le mode de fonctionnement interne des sociétés coopératives, mais aussi dans un contexte global où il existe un modèle coopératif en concurrence du modèle capitalistique classique. Car le client individuel à la base, le citoyen, peut lui-même choisir de préférence d’acheter des services et des produits délivrés par de telles entreprises ainsi que d’investir ses économies en actions de ces sociétés, que ce soit en tant qu’actionnaire client direct ou par la bourse (actionnariat minoritaire). Tel un vote, son choix de consommation et d’investissement se traduit en choix de société, d’un modèle de société qu’il souhaite favoriser.

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Bilan financier mondial et leçons de la crise

L’analyse des causes de la grave crise financière déclenchée en 2008 révèle que c’est le fonctionnement même du système capitaliste néolibéral qui porte en lui génétiquement le cancer qui a répandu ses métastases dans tout le corps de l’économie, du fait de la financiarisation de l’économie, la recherche du profit à court terme entretenue par la spéculation et de plus en plus déconnectée des objectifs de développement de l’économie réelle. Cette « financiarisation » s’est traduite par une dérive de l’économie financière dite aussi « virtuelle » comparée à l économie « réelle » qu’elle est sensée à la fois  financer et représenter en termes de valeur. La bulle des produits toxiques dits « subprime » ne fut en fait qu’un catalyseur, un déclencheur de la maladie dont le système est intrinsèquement porteur.

Dérive de l’économie financière virtuelle comparée à l’économie réelle

Résumé de la réaction « nucléaire » en chaîne de la crise financière :

 

La crise a commencé par une crise financière générée par une bulle immobilière aux Etats-Unis, causée par le crédit immobilier facile auprès de populations fragiles à faible capacité de remboursement, gagé sur le patrimoine emprunté dont le prix ne cessait d’augmenter notamment par l’effet de demande sur l’immobilier que cette politique favorisait. Ces créances dites subprime se sont avérées pourries, surtout à l’amorce de la baisse de l’immobilier quand les défaillances de remboursement augmentèrent. Revendues dans des fonds et à des banques grâce à la technique de titrisation, doublée d’une autre technique d’instrument dit « dérivé » d’assurance de risque de crédit appelée CDS (Crédit Default Swap) négocié de gré à gré entre acteurs financiers sans centralisation des positions nettes (contrairement aux produits dérivés de futures négociés et compensés sur les marchés organisés). Les banques et les fonds croyaient avoir assuré leurs risques alors qu’ils ne l’étaient point (les agences de notation ayant été négligentes et complaisantes à l’égard des titres gagés sur les subprime), ils durent convenir de pertes non seulement directes sur les actifs pourris détenus, mais aussi sur leurs engagements (titres, prêts et engagements hors bilan) à l’égard d’acteurs soupçonnés eux-mêmes de détenir des actifs pourris et des engagements sur des acteurs détenant des actifs pourris … Réaction en chaîne dont les pertes sont largement démultipliées comparée à la perte de valeur initiale des subprime. La valeur de marché des titres bancaires étant largement plus dépréciée par l’anticipation pessimiste des investisseurs, la défiance, que ce qu’elle aurait dû être en réalité.

 Avec deux conséquences :

–         Cette perte de confiance entre banques a bloqué le marché interbancaire, nécessaire à l’ajustement des liquidités pour répondre au financement de l’économie,

–         Les pertes enregistrées par les banques, dues à la dépréciation de leurs engagements en portefeuille (évalués selon la récente norme comptable IFRS au prix du marché) ont ponctionné leur fonds propres. En même temps, les risques accrus sur leurs engagements en cours ont augmenté leur exigence en fonds propre pour faire face à ces risques (évalués selon la récente norme Bâle 2, qui a remplacé le ratio Cooke qui faisait une simple pondération en fonction des types d’engagement). Justifiant ainsi l’aide des Etats venant au secours des banques par apport direct de capitaux propres.

 Bilan financier :

 

 La valeur totale des actifs dits toxiques (subprime) est estimée à environ 800  milliards de dollars et les pertes induites des banques entre 2200 et 3600 milliards de dollars dans le monde (comme le décrit un article récent du Figaro). Alors que la capitalisation boursière mondiale a chuté de presque 50% en 2008, passant de 62 747 Mds de $ fin 2007 à 32 575 Mds de $ à fin 2008 (voir chiffres de la FIBV), soit une perte de 30 000 milliards de $, plus de 30 fois plus que la perte d’origine qui a causé la réaction en chaîne. C’est dire le prix de la confiance, ou plutôt le coût de la défiance, dû aux anticipations du marché, comparé à la valeur réelle des choses. D’autant plus que du côté de l’économie réelle, il n’y a pas eu de destruction de valeur de l’appareil de production ni des clients potentiels des entreprises (citons l’exemple des compagnies aériennes dont la valeur boursière est tombée en dessous de la valeur des actifs correspondant aux avions en leur possession). Simplement le marché anticipe par méfiance et pessimisme des pertes futures qu’il chiffre au présent, en valeur actuelle nette, via le cours de bourse.

 Pour illustration voici l’évolution des indices boursiers, retombant au niveau de 1997, 11 ans avant :

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Regardons maintenant l’évolution de la capitalisation boursière mondiale depuis 17 ans et comparons la à l’évolution du PIB mondiale (en $ courants) :

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Et en taux de croissance annuel :

 

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 Sur l’ensemble de la période, la capitalisation boursière mondiale s’est accrue de 147% sur les 10 dernières années tandis que le PIB mondial lui augmentait de 81%, soit un rapport de presque 2, la capitalisation boursière reflétant une croissance double de celle du PIB. En moyenne annuelle, le rapport est de 2,1 (2,4 sur 17 ans) et même de 3,1 (3,6 sur 17 ans) si on raisonne en croissance réelle, hors inflation.

 

Or, l’accroissement de la valeur boursière d’une société devrait refléter l’anticipation de l’accroissement futur de valeur engendrée, traduite par l’anticipation des dividendes versés ou de la valeur de l’entreprise accrue par ses bénéfices mis en réserve et utilisés pour investir et développer son activité. Globalement dans le monde et sur le long terme, il devrait y avoir une équivalence entre l’évolution de la valeur des bourses (appelée capitalisation boursière) et l’évolution de la production globale, c’est-à-dire du PIB. Certes il serait plus exact de faire cette comparaison a posteriori avec un décalage dans le temps (croissance année n de la capitalisation boursière comparée à croissance exprimée en valeur actuelle des 10 années futures du PIB), et aussi pour être exact prendre en compte une croissance de capitalisation boursière hors nouvelles introductions en bourse dans l’année, qui ont un impact inflationniste sur le taux de croissance de la valeur boursière des entreprises. Il serait également plus juste de raisonner sur une valeur d’ensemble des entreprises, y compris celles qui ne sont pas cotées en bourse. Cependant, en comparant les taux d’évolution entre la valeur des entreprises cotées et celle de l’économie, de l’accroissement des richesses globales, il et logique de s’attendre à une convergence. Je laisse aux économistes puristes le soin de préciser le calcul. Mais la tendance est claire : vu rétrospectivement, nous étions dans une bulle générale. La crise des subprime ne fut qu’une bulle de l’immense marmite bouillonnante entretenue par la chaudière des marchés financiers, dont l’éclatement a été un catalyseur de la réaction en chaîne de type thermonucléaire.

 

 

 Conséquences financières de la crise

 

 

·          La perte boursière globale (30 000 Mds $ au niveau mondial)  a touché directement d’une part les particuliers, riches propriétaires de grosses fortunes mais aussi de modestes épargnants, notamment les retraités (au travers des fonds de pensions et institutionnels), très fortement aux Etats-Unis qui fonctionnent avec le système de retraites par capitalisation (même si une partie est en obligations, environ 30% de perte en patrimoine et idem, voire 50% en revenus mensuels basés sur ce patrimoine). D’autre part elle a touché les banques, qui ont subi des pertes d’actifs sur les titres dans leur bilan.

 

·          Du fait des pertes qu’elles ont subi ainsi que des risques accrus sur les engagements en cours, les banques ont dû augmenter leurs fonds propres. En effet, les pertes sèches doivent être couvertes directement par les fonds propres apportés par les actionnaires, sinon par l’Etat en substitution d’actionnaires privés. Par ailleurs, les banques sont réglementairement obligées de respecter un ratio de solvabilité (fonds propres/crédits consentis) de l’ordre de 8 à 10%. La nouvelle norme en vigueur dite Bâle2 évalue ce dénominateur en fonction du risque client. Comme les risques de défaillance ont augmenté avec la crise, ce dénominateur a fortement crû, donc l’exigence en fonds propres aussi.

 

·        Les plans de relance décidés par les gouvernements ne peuvent être financés que par l’impôt ou par de la dette publique (qui se traduira en impôts futurs avec un décalage). Pour ne pas grever la consommation qui accélèrerait la récession, les Etats ont tous décidé d’émettre de la dette publique. En tout, ils ont déclarés (Le Monde du 20 février 2009) plus de 2800 milliards de dollars (2190 milliards d’euros) sur 2 ans dont :
Etats-Unis : 800 Mds $ (et en plus 700 Mds $ de soutien aux banques, initialement plan Paulson, augmenté récemment à 1000 Mds par le gouvernement Obama)
Europe : 200 Mds €= 260 Mds $ (et en plus 300 Mds € de soutien aux banques mais ne distinguant pas l’apport en capital des garanties sur financements)
Chine : 460 Mds €= 600 Mds $

·        L’émission massive de dette publique va ponctionner des liquidités sur les marchés financiers. Les fonds souverains ne pourront pas l’absorber, ayant eux-mêmes subi des pertes. De plus la Chine, sur ses 2 000 milliards de dollars de réserves de devises, a elle-même annoncé un plan de 600 Mds de $, autant en moins à dépenser en épargne, en achat de bons du Trésor américains ou même européens ! Rappelons que la Chine est le premier créancier des Etats-Unis, avec 696,2 milliards de dollars (525 milliards d’euros) en bons du Trésor en décembre 2008 (Le Monde du 28 mars 2009).
Les bons du Trésor et obligations d’Etat vont donc être achetés par des acteurs investisseurs, particuliers et banques (en partie via des fonds) à la recherche d’investissements sûrs, en remplacements d’actifs moins sûrs, d’actions et d’obligations privées. Cette vente d’actifs privés sur les marchés boursiers peut provoquer une chute des cours et rendre impossible ou à coût prohibitif les nouvelles émissions de capital ou d’obligations des entreprises sur les marchés financiers, ainsi que tendre les taux obligataires. Les entreprises vont donc être obligées de revenir auprès des banques pour trouver des sources de financement. Mais comme les banques sont tenues par leur ratio de solvabilité, il leur faudra à nouveau de l’apport complémentaire en fonds propres pour pouvoir faire de nouveaux crédits. Les Etats vont y contribuer en fournissant cet apport en capital, financé par la dette publique. Ces nouveaux crédits vont se traduire en création monétaire. Rappelons en effet que l’émission de nouveaux crédits bancaires diminuée des remboursements de crédits correspond à une création monétaire nette ; si cette dernière est accompagnée d’une hausse équivalente de la production de richesse, la valeur de la monnaie et le niveau des prix reste à l’équilibre, sinon si elle la dépasse, cela crée de l’inflation. En gros, par l’effet de substitution, le montant global de l’augmentation nette de crédits bancaires devrait être peu ou prou équivalent à l’émission des dettes publiques des plans de relance.

·        Les dépenses des Etats en plan de relance représentent selon les Etats 1,5% à 3% de leur PIB annuel, 2% pour l’Europe, beaucoup plus pour les Etats-Unis (5,5%). Les 26 milliards d’euro annoncés par le gouvernement français (1,4% du PIB) font piètre figure comparé à ces chiffres, d’autant que seulement 5 milliards (0,3% du PIB) correspondent à des investissements supplémentaires, le reste correspondant uniquement à des avances de trésorerie de l’Etat aux entreprises ou à des projets déjà engagés. En simplifiant, pour rentabiliser les plans de relance, ces dépenses d’investissement devraient être compensées dans les années suivantes par des revenus fiscaux générés par la croissance que ces investissements sont supposés engendrer. Si seulement ces dépenses d’investissement apportaient au moins l’équivalent en point de croissance ! Mais ce sera loin d’être le cas. Elles vont au mieux freiner la baisse du PIB et contenir une hausse insupportable du chômage. A titre d’illustration, lorsque fin octobre 2008 le taux de croissance prévu en 2009 était revu à la baisse (0,2% au lieu de 1% prévu au PLF 2009), le président PS de la commission des Finances Didier Migaud a estimé que les pertes de recettes « pourraient représenter jusqu’à 8,5 milliards d’euros » par rapport à l’estimation du budget 2009. Ce qui donne un rapport de 10,6 milliards pour 1% de croissance, soit 0,5% du PIB de la France (qui s’élève à 1900 milliards d’euros). En gros il faut pour générer la recette fiscale supplémentaire de x% (pour rembourser la dépense publique) générer une croissance du PIB double.

·        Nous assistons dans un premier temps de la crise à une baisse des taux, favorisée par les banques centrales, au risque de provoquer comme l’a connu le Japon dans la décennie 1990 une « trappe à liquidité » (la notion de trappe à liquidité apparaît avec Keynes et désigne une situation où la politique monétaire n’est d’aucun recours pour stimuler l’économie). Puis au fur et à mesure des émissions massives d’emprunts d’Etat (bons du Trésor et obligations d’Etat) et du phénomène de tension sur les taux bancaires et obligataires du fait de la demande des entreprises en financement, ainsi que de la concurrence entre les différents emprunts publics, les Etats vont devoir émettre de nouveaux emprunts à des taux plus élevés, ce qui risque de dégrader sur le marché secondaire la valeur boursière de la dette publique déjà émise à des taux plus faibles, obligeant les banques centrales à soutenir ces dernières en achetant des bons du Trésor et obligations d’Etat (c’est d’ailleurs ce que vient d’annoncer la Fed). Ce qui revient à de la pure création monétaire, s’ajoutant à celle induite par la hausse des encours de crédits bancaires. On risque alors, après une première période de déflation, d’entrer dans une période d’inflation et même d’hyper-inflation, qui du reste serait une manière de déprécier la dette des Etats, leur permettant de la rembourser plus facilement  plutôt qu’en augmentant les impôts.

 

 Une idée …

 

 

 Une intransigeance à l’égard des paradis fiscaux, menée de concert au niveau international, à commencer par les Etats-Unis et l’Europe, pourrait permettre de récupérer des impôts qui échappent aujourd’hui aux rentrées fiscales. Comme le résume Le Point : La fraude fiscale au niveau mondial du fait de l’existence des paradis fiscaux est évaluée entre 350 et 500 milliards, selon une étude Banque mondiale/Cnuced, dont 100 milliards de perte de recettes fiscales pour le Trésor américain, entre 20 et 25 milliards d’euros de perte de recettes fiscales pour l’Allemagne et entre 15 et 20 milliards de perte de recettes fiscales pour la France (soit le déficit budgétaire de la Sécurité sociale en 2009).
La récupération de ces impôts permettrait de financer une partie des plans de relance. Si de surcroît on applique une rétroactivité (redressement fiscal sur les dernières années), on arrivera à récupérer plus. Les Etats-Unis l’ont chiffré l’espérance de gain obtenu grâce à la chasse à l’évasion fiscale à 210 milliards d’Euros (plus de deux fois l’évaluation annuelle). Si le monde entier fait de même, il peut donc espérer entre 750 et 1000 milliards de dollars, soit environ un tiers des plans de relance ! Ce qui diminuerait la création monétaire et l’inflation engendrée dans les conditions décrites ci-dessus, tout en moralisant le contexte économique, faisant (en partie) payer aux riches malhonnêtes le coût de la crise, alors qu’ils ont engrangé pendant des années des bénéfices sur ce système.

 Un espoir …

 

 Un retour de confiance des acteurs économiques permettrait de revenir à des valeurs boursières plus proche de l’économie réelle. Comme nous l’avons vu, la valeur des bourses, des marchés, est plus une valeur de confiance, de bénéfice espéré dans le futur, de rêve, qu’une valeur intrinsèque réelle. Les prix sont tombés très bas, parfois en dessous de la valeur des actifs des entreprises. La baisse brutale en 2008 de 50% de la capitalisation boursière mondiale nous ramène à la valeur boursière d’il y a 10 ans en 1999, année justement où la valeur de la capitalisation boursière a atteint celle du PIB mondialement. Pendant ces 10 années, l’économie réelle augmentait en valeur courante de 75%. On peut donc espérer que la capitalisation boursière reprenne l’équivalent de cette valeur, se situant alors à un niveau équivalent au PIB mondial (54000 Mds $). Potentiellement, elle pourrait reprendre 66% de valeur à partir de son niveau actuel si on considérait une croissance en ligne avec l’économie réelle depuis 10 ans ! A partir du moment où les Etats prennent de fermes décisions à la fois pour faire repartir l’économie, tout en protégeant les faibles et en assurant la solidarité, en prenant aussi de fermes décisions pour que les dérives ne se reproduisent plus, et que des signes de reprise se manifestent, la confiance peut revenir. A ces conditions seulement.

 Mais il faut aller plus loin …

 

 Mais cette confiance reviendra dans un autre modèle de société. Il aura été prouvé que le système néolibéral de capitalisme financier porte des germes de faillite, d’autodestruction, que la retraite par capitalisation est beaucoup trop dangereuse et volatile pour les retraités, que les sociétés qui bénéficient d’une protection sociale et d’une régulation financière forte, comme la France et l’Europe plus généralement, résistent mieux à une crise et génèrent plus de confiance, que la loi du plus fort et la recherche avant tout du profit individuel mènent à l’échec et sont vides de sens social, de projet humain. Il faut évoluer vers d’autres modes de gouvernance de la société et des entreprises, pour respecter des objectifs de développement en priorité sur la recherche du profit à court terme. Enfin, qu’il ne faut pas oublier les crises climatique, énergétique, démographique et alimentaire, qui nous menacent et que cette crise financière a momentanément occultées.

 Cette crise est en quelque sorte salutaire car agit comme un électrochoc pour une prise de conscience, une réinitialisation de nos sociétés, et de surcroît obligeant à la cohésion et l’unité des nations pour établir un nouvel ordre mondial, une nouvelle gouvernance, un nouveau projet de civilisation. L’Europe doit en être le fer de lance et porter un nouveau projet de société juste, humaniste, social, durable, créatif, pas seulement économique. C’est pourquoi ces prochaines élections européennes sont capitales !

 

Références chiffrées sur les plans de relance et la croissance :

 

Chiffres globaux des plans de relance dans le monde :

http://www.lemonde.fr/economie/article/2009/02/09/comment-faire-redemarrer-l-economie-des-efforts-heteroclites-pour-des-effets-incertains_1152619_3234.html

Plan de relance chinois :
http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2009/03/06/pas-de-rallonge-pour-le-plan-de-relance-chinois_1164487_1101386.html

Plans de soutien aux banques (recapitalisation par les Etats) :

http://www.easybourse.com/bourse-information/actualite/10200-etats-unis-plan-d-aide-pour-les-banques-devoile

Etats-Unis (250 Mds $)http://www.agefi.fr/articles/Une-nouvelle-aide-pour-les-banques-americaines-1062192.html

Europe de l’Est (besoin de 150 Mds € en capital et 200 Mds € en refinancement) http://www.francesoir.fr/economie/2009/02/28/europe-25-milliards-d-euros-pour-les-banques.html

Russie (20,4 Mds €) : http://www.lejdd.fr/cmc/scanner/economie/200906/russie-nouvelle-aide-pour-les-banques_184876.html

Norvège (11,4 Mds €) : http://www.lesechos.fr/info/inter/300328078.htm?xtor=RSS-2053

Grande Bretagne (37 Mds £, soit 41 Mds €, en recapitalisation puis 50 Mds £, soit 56 Mds €, en rachat d’actifs toxiques) : http://www.lesechos.fr/info/finance/300323566.htm

Une excellente étude (27p.) de JF Jamet et F.Lirzin sur les plans de relance en Europe face à la récession, l’endettement des Etats membres public et aussi privé, la nécessité de faire preuve de solidarité en coupant court à la tentation de repli sur soi : http://www.robert-schuman.eu/doc/questions_europe/qe-130-fr.pdf 

Article de l’Agefi sur l’émission de dette publique française (et indication d’un chiffre global au niveau européen) :
http://www.agefi.fr/articles/imprimer.aspx?id=1062551&fil_info=0

Mesures des banques centrales/avis de Christine Lagarde :
http://www.lesechos.fr/info/france/300334948.htm

Evaluation des pertes des banques et chute des indices boursiers :
http://www.lefigaro.fr/marches/2009/03/03/04003-20090303ARTFIG00252-les-banques-font-plonger-les-bourses-.php

Evolution de la capitalisation boursière mondiale :

Statistiques sur le site de la Fédération Internationale des Bourses de Valeurs : http://www.world-exchanges.org/statistics/time-series/market-capitalization

 

Evolution du PIB mondial :

Base statistique de la Banque Mondiale :

http://ddp-ext.worldbank.org/ext/DDPQQ/member.do?method=getMembers&userid=1&queryId=135

 

Critique de la politique économique de la France :

 

Débat entre Jacques Mistral (IFRI) et Xavier Timbeau (OFCE) :

http://www.slate.fr/story/debat-economique

 

Paradis fiscaux :
article du Point: http://www.lepoint.fr/actualites-economie/l-argent-cache-des-paradis-fiscaux/916/0/320907

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Le Modèle Américain, générateur d’inégalités croissantes

Entretenant l’illusion du « rêve américain », il a accru les inégalités et la pauvreté

 L’étude ci-après démontre dans quelle mesure les inégalités et la pauvreté se sont accrues aux Etats-Unis ces vingt dernières années, beaucoup plus que dans tous les autres pays de l’OCDE, et démontre aussi en quoi le « modèle américain » et ses politiques publiques des vingt dernières années sont causes de l’accroissement de ces inégalités ainsi que de la persistance de cette pauvreté. Il révèle aussi de fausses idées répandues sur la soi-disant mobilité sociale aux Etat-Unis. La comparaison avec le constat des données françaises et le modèle social français est éclairante. Une leçon à en tirer pour le modèle européen que nous souhaitons promouvoir …

 Le constat d’accroissement des inégalités et de la pauvreté aux Etats-Unis

Une récente étude de l’OCDE, publiée en octobre 2008, révèle que ces vingt dernières années, l’inégalité des revenus et la pauvreté se sont aggravées dans plus des trois quarts des pays de l’OCDE. La croissance a en fait bénéficié dans l’ensemble aux plus riches tandis que les revenus des pauvres et des classes moyennes ont stagné et que le nombre de pauvres a augmenté.

 

Les Etats-Unis sont un des pays de l’OCDE où le niveau d’inégalités et le taux de pauvreté ont le plus augmenté. La distribution des revenus s’est élargie de 20%.

Le revenu moyen des 10%  des ménages les plus aisés est le plus élevé de l’OCDE (72% de plus que la moyenne OCDE) tandis que celui des 10% les plus pauvres est inférieur de 20% à la moyenne OCDE relativement pour la même classe.

Depuis 1980, même si en moyenne la croissance du PIB/habitant a évolué de 2%/an (semblable à la France !),  la croissance n’a profité qu’aux 5% des familles les plus aisées.

 

Le taux de pauvreté y est très élevé (17% comparé à 10% pour à la moyenne OCDE). Ceci étant relatif car les 10% les plus pauvres aux USA ont plus d’argent que le Portugais moyen … Mais il faut raisonner en niveau de vie relatif.

 

De plus la pauvreté est plus durable aux USA que dans les pays nordiques, les pays bas, l’Allemagne et la France, la pauvreté persistance représentant 7% aux USA.  Les Américains pauvres ont plus de mal à sortir de leur condition que dans les autres pays riches européens, notamment la France. 9,5% des Américains sont restés pauvres durant les trois dernières années, alors que le taux est trois fois moins élevé en France.

La redistribution de revenu par les prestations sociales (prestations chômage, allocations familiales,…)  joue peu sur ces inégalités (seule la Corée fait moins bien). La redistribution sociale ne représente que 9% des revenus des ménages contre 22% en moyenne OCDE. De plus, la sécurité sociale, fonctionnant surtout au travers d’assurances privées, n’est pas fournie à tous les travailleurs. 1/3 des pauvres n’ont pas d’assurance sociale.

Contrairement aux idées reçues, la mobilité sociale est plus faible aux Etats-Unis que dans les pays nordiques et l’Australie.

 

Comparée aux Etats-Unis, la France est l’un des cinq pays de l’OCDE où les inégalités de revenus et la pauvreté ont baissé durant les 20 dernières années, principalement parce que les pauvres sont moins pauvres qu’il y a 20 ans. Les revenus des 10% des ménages les plus aisés  et des classes moyennes se situent dans la moyenne de l’OCDE alors que ceux des 10% les plus pauvres sont 25% plus élevés que la moyenne OCDE relativement pour la même classe. Le taux de pauvreté y est faible (7% comparé à une moyenne OCDE de 10%) et seulement 3% restent dans une pauvreté durable, supérieure à 3 ans, ce qui est moins important qu’ailleurs. Finalement, les entreprises françaises intègrent les pauvres mieux que leurs concurrentes étrangères, tandis que notre système de protection sociale – moitié plus coûteux qu’ailleurs selon l’OCDE – bénéficierait surtout aux classes moyennes.

 

       Evolution des inégalités de revenu aux USA                                   

ocde-inegalites-usa2

                       Evolution du % de pauvres aux USA

ocde-pauvrete-usa

  Source : OCDE

 Les inégalités sont bien plus prononcées encore aux Etats-Unis en matière de richesse, de patrimoine. La concentration du patrimoine y est beaucoup plus forte qu’en Europe : 1/3 des richesses est détenu par 1% de la population la plus riche, alors que le pourcentage est de 13% en France.

Le modèle américain, générateur d’inégalités et de pauvreté 

Dans son livre « La troisième révolution américaine », publié en août 2008 (avant la faillite de Lehman Brothers et la crise financière qui s’en est suivie), l’économiste Jacques Mistral remet en cause le modèle américain. Il y atteste que non seulement les inégalités se sont creusées, mais qu’elles deviennent « dynastiques ». L’Amérique n’est plus fidèle à son idéal d’égalité des chances. Il démontre  en quoi le rêve américain n’est plus qu’une illusion, non seulement pour les Américains eux-mêmes, mais également pour les autres pays pour lesquels ce modèle américain sert de référence. Il démonte aussi de nombreuses fausses idées entretenues pour vanter ce modèle. Enfin il cherche les causes de l’aggravation des inégalités, au travers des politiques publiques appliquées depuis le début des années 1980.

Qu’en est-il du  rêve américain ?

L’American Dream (le « rêve américain ») est l’idée selon laquelle n’importe quelle personne vivant aux Etats-Unis peut devenir prospère par son travail, son courage et sa détermination. Il est basé sur un idéal d’égalité des chances et de liberté d’entreprendre.

Son corollaire, l’American way of life  (« style de vie américain ») désigne un mode de vie fondé sur une société de consommation, symbole de prospérité capitaliste représenté par les appareils électroménagers, l’automobile, Hollywood, etc., très envié par les Européens, surtout entre les années 1920 et 1960.

Deux tiers des Américains pensent qu’ils accèderont dans leur vie au rêve américain. Ils croient beaucoup aux techniques de développement personnel, notamment sur base religieuse, comme peuvent en témoigner le succès des ouvrages (jusqu’à 25 millions d’exemplaires) sur le sujet. Aux Etats-Unis, la pauvreté est d’abord un échec personnel. 60% pensent que les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont paresseux et 29% parce qu’ils sont enfermés dans le piège de la pauvreté. Ces pourcentages sont inversés en Europe. 

Par ailleurs, selon un sondage fait avant la crise de 2008, 42% des Américains ont une opinion défavorable de l’Etat, du gouvernement fédéral (contre 30% d’opinion favorable). En revanche, les autorités locales, les Etats fédérés, bénéficient d’un sentiment inverse, favorable à 50%. La méfiance des Américains à l’égard des responsables politiques concerne à la fois la sécurité, l’économie et la protection sociale. Une particularité fondamentale de l’Amérique reste sa méfiance à l’égard du gouvernement ainsi que sa haine de l’impôt.

A la veille des élections présidentielles de 2008, 78% des Américains jugeaient leur pays « sur de mauvais rails ». Bien que les raisons conjoncturelles expliquent ce pessimisme (prix de l’essence, crise immobilière, guerre d’Irak, …), cet état d’esprit a des racines plus profondes. Les crises immobilières ont abouti à un besoin d’intervention de l’Etat dans l’économie comme jamais vu depuis les années 1930. L’expression populaire s’est exprimée comme jamais dans la campagne présidentielle de Barack Obama, par un activisme militant et une profusion des dons.

 

Une brèche s’est ouverte dans le rêve américain et les certitudes jusque là ancrées dans la pensée commune.

Les atouts présentés de l’Amérique, dont le modèle sert de référence, sont les suivants :

         la mobilité sociale et la flexibilité du travail, adaptées à la mondialisation,

         l’égalité des chances et l’accès à l’éducation et à l’enseignement supérieur,

         la responsabilisation individuelle concernant la santé, moins de charges sociales afférentes, conduisant à plus d’efficacité.

         l’accès facile au crédit, accélérateur de richesse.

 Or, contrairement à une idée répandue, ces atouts ne sont pas (ou plus) avérés, incrustés néanmoins dans le marbre des idées reçues, perpétuant le mythe.

 Tout d’abord la flexibilité du marché de l’emploi et la mobilité sociale ne sont pas plus élevées aux Etats-Unis que dans d’autres pays occidentaux. Des études récentes l’ont prouvé. La croissance des dernières années ne s’est pas traduite en plein emploi ni en réévaluation des salaires, mais plutôt dans une modification des formes d’emplois, les emplois stables étant de plus en plus remplacés par des emplois précaires et atypiques, accompagnés d’une dégradation de la qualité des emplois, de pertes d’avantages sociaux (absence de couverture de santé notamment). 20% des emplois créés ces dernières années sont dans ce cas.

De plus, la mobilité sociale va en décroissant. Comme l’a montré l’étude de l’OCDE, la persistance durable dans la pauvreté est plus forte que dans d’autres pays riches européens, trois fois plus forte qu’en France notamment. Une autre étude, faite aux Etats-Unis sur une durée plus longue et reprise par Jacques Mistral, en attestait déjà : si 1/3 du premier quintile le plus pauvre en sort l’année suivante, en revanche 50% n’arrivent pas à s’en sortir sur une longue période (1974-91). 70% des fils ont en 1998 la même position sociale que leur père en 1979 ou dans une position inférieure.

 Education et santé sont des services fournis aux Etats-Unis selon des conditions plus directement soumises au marché qu’en Europe occidentale, donc plus inégalitaires.

L’accès à l’enseignement supérieur n’est pas égal pour tous. Aux Etats-Unis les études supérieures sont très coûteuses. Par exemple l’inscription au College à Harvard coûte 42 000 $ par an ! Le coût complet moyen d’un étudiant undergraduate (Bac+1 à Bac+4, correspondant au College américain) a triplé entre 1980 et 1997 (+68% hors inflation), passant à plus de 9000 dollars par an.

De plus, concernant l’éducation primaire, accessible à tous, le budget des écoles est financé par les impôts locaux, donc dépend des revenus des citoyens résidant aux alentour de l’école. Il s’en suit des différences de moyens considérables entre les communes (ou les quartiers) riches et les communes pauvres.

Cet accès de plus en plus réservé à l’éducation et à l’enseignement supérieur, basé sur l’argent, est à la base de la décroissance de la mobilité sociale.

Concernant la couverture sociale et la responsabilisation des dépenses, l’idée qu’un système de couverture sociale forte déresponsabilise les gens et implique une surdépense n’est pas fondée : les Français dépensent 12% de leurs revenus en frais de santé alors que les Américains en dépensent 16%. Pourtant leurs prestations sont en moyenne moins bonnes et 1/3 des pauvres ne bénéficient pas de couverture. Jacques Mistral fait remarquer qu’entre 1999 et 2003 aux Etats-Unis, la proportion de personnes couvertes par une assurance santé fournie par leur employeur a baissé de 6% (passant de 64% à 58%). De plus les primes d’assurance santé ont augmenté de 15% par an.

Enfin, si l’accès au crédit a dopé la consommation et l’immobilier, soutenant la croissance alors que les revenus des classes moyennes et modestes ont stagné, ce système basé sur la confiance, l’illusion de valorisation patrimoniale sans fin, a montré qu’il n’était pas durable. Les Américains, qui vivaient à crédit au point d’avoir atteint dans ces dernières années un niveau d’épargne négative, sont nombreux à découvrir avec stupeur et avec effroi qu’ils doivent renoncer à leur rêve de consommation et de propriétaire de leur logement.

Le fameux « American Dream », entretenu par les élites, les puissances financières et médiatiques, est devenu une supercherie, une illusion qui permet aux Américains des classes moyennes et modestes d’accepter leur condition, dans l’espoir d’en sortir un jour. L’Amérique a en fait une fausse conscience d’elle-même.

 

L’analyse des causes de l’aggravation des inégalités

 

L’accroissement des inégalités est causé à la fois :

         par l’envol des revenus des tranches de revenus les plus élevées :

o       les nouvelles formes de rémunération des dirigeants,

o       l’extrême technicité et rareté des métiers les plus qualifiés,

o       la très forte concentration des actifs financiers chez les ménages les plus riches, dans un contexte boursier haussier, d’économie de rente pour les actionnaires.

         et par la stagnation ou la faible progression des revenus modestes et moyens :

o       due à une concurrence internationale de plus en plus forte,

o       causée en partie par une forte immigration, donc d’un afflux de main d’œuvre à bon marché,

o       dans un contexte d’emploi manufacturier en recul et d’affaiblissement syndical.

Mais les causes contextuelles n’expliquent pas tout. Elles sont d’ailleurs les mêmes en Europe. Les politiques publiques sont également responsables de l’accroissement des inégalités, notamment comparées avec les politiques appliquées dans les autres pays européens.

 

Le contexte de la mondialisation et de l’immigration

Les nouvelles technologies ont amélioré l’efficacité et accru la productivité. L’accélération des gains de productivité a favorisé, pendant la décennie 1990, l’économie de main d’œuvre plus que le plein emploi. Le partage des revenus s’est déplacé plus en faveur des profits que vers une prospérité pour tous. Ce sont surtout la consommation et l’investissement immobilier, soutenue par une politique du crédit facile et bon marché, qui ont fait pour l’essentiel la croissance et l’emploi.

La vague sans précédent d’immigration depuis les années 1970 (dépassant 1million d’immigrants par an, 1,3 millions par an dans les années récentes), a tiré vers le bas les salaires des postes les moins qualifiés, qui ont accusé une baisse de 7% entre 1980 et 2000. L’immigration représente 11,5% de la population résidente et 14% de l’offre de travail aux Etats-Unis.

Les politiques publiques

Un cycle de 25 ans, commencé avec Reagan au début des années 1980, est celui d’une politique conservatrice poussée à son extrême avec les deux derniers mandats de Georges W. Bush, sous l’influence des néo-conservateurs. Leur politique est caractérisée par :

         la pulvérisation du mouvement syndical,

         la baisse des impôts et la lutte contre les idées re-distributives,

         l’augmentation des dépenses militaires contre « les forces du mal », accompagnée d’un renforcement du patriotisme,

         un nouvel establishment appuyé par le rôle croissant de puissants lobbies, alimentant le congrès et les médias, relais des intérêts économiques,

et récemment avec l’ère Bush :

         la rupture avec l’héritage du « New Deal » de Franklin Roosevelt,

         un accroissement vertigineux des dépenses publiques et un renforcement de l’Etat fédéral, essentiellement du fait des dépenses de guerre et de sécurité intérieure, alors que les dépenses vers l’enseignement ont baissé,

         l’utilisation des énergies religieuses au service du social (« faith based initiatives »),

         la privatisation du système de retraites (ce que les Américains appellent « Social Security »),

         la privatisation du système de soins (en substitution du programme « Medicare »),

         la réforme de l’immigration pour attirer la minorité hispanique et aussi probablement pour satisfaire les lobbies industriels friands de main d’œuvre à bon marché,

         une réforme fiscale trompeuse : présentée comme ayant renforcé la progressivité de l’impôt, le paquet fiscal était en vérité un cadeau pour les contribuables aisés. D’abord car les ménages les plus modestes ne paient pas d’impôt et ne bénéficient donc pas de baisses, ensuite parce que les contribuables du décile le plus favorisé bénéficient le plus des réductions fiscales même si ils supportent après la réforme d’une part plus importante de la fiscalité qu’avant, comme le démontre Jacques Mistral,

         des réductions drastiques des budgets publics en faveur de l’enseignement supérieur. Les dépenses publiques par étudiant ont baissé de 16%. Les bourses sont maintenant attribuées au mérite plutôt que par la volonté d’orienter le budget afin de favoriser l’accès aux études par les faibles revenus. Or, en même temps que ces aides allaient de moins en moins vers les classes moins favorisées,  comme nous l’avons vu, le coût complet d’un étudiant a plus que triplé entre 1980 et 1997.

 

CONCLUSION

La version américaine du partage des fruits de la croissance, de la « retombée en pluie » de ces fruits, est mise à mal. La pauvreté a augmenté, la surcroît de richesse n’a été distribué qu’aux plus riches, les inégalités se sont creusées, et de façon pire que dans les autres pays occidentaux comparables en termes de niveau de vie. Ces inégalités sont devenues « dynastiques » en entretenant, en cumulant et en perpétuant des inégalités de patrimoine, dans un contexte ou la fiscalité ne joue plus son rôle compensateur, re-distributeur. Comme le dit Jacques Mistral, « le système est entré dans un engrenage de sélection par l’argent qui consolide de tels mécanismes cumulatifs ».

La croissance américaine a été stimulée par le crédit et par les espoirs de gains patrimoniaux toujours croissants. L’explosion de la dette s’est traduite on seulement chez les ménages à l’égard des banques, mais aussi au niveau de l’Etat à l’égard des autres pays, en particulier de la Chine et des pays du Golfe. Mais la récente crise a mis en lumière l’illusion de ce modèle de croissance. Et la confiance, donc le crédit (qui signifie d’ailleurs confiance), sont entamés

Le modèle américain, dans sa configuration actuelle en tout cas, basé sur la recherche du profit et sur l’illusion de la croissance pour tous et sur le mensonge de l’égalité des chances, est bel et bien générateur d’inégalités et a même accru la pauvreté, bien plus que dans les pays européens à niveau de vie similaire, pourtant dans le même contexte de mondialisation. Les politiques publiques à l’égard de l’enseignement et de la fiscalité, ainsi que la privatisation croissante du système de santé et de retraite, sont la cause de l’accroissement de ces inégalités.

Nicolas Sarkozy nous conduit progressivement au modèle américain qu’il admire tant, la France risque donc de reproduire ce creusement d’inégalités et de pauvreté. C’est la traduction malheureusement de sa politique actuelle : bouclier fiscal, suppression de droits de succession, franchises médicales et report des frais de santé de plus en plus vers des assurances privées, financement du RSA par les classes moyennes et pas les plus aisées, suppression de la carte scolaire (encore plus ghéttoïsante, néfaste pour l’égalité des chances)…

Références :

La synthèse de ce rapport en 10 pages est accessible sur le site de l’OCDE : http://www.oecd.org/dataoecd/48/9/41530189.pdf

Le rapport complet est accessible en lecture (non imprimable) mais peu propice à la navigation : http://213.253.134.43/oecd/pdfs/browseit/8108052E.PDF

Il est possible de le commander par Internet sur le site (70 euros).

L’OCDE donne un lien sur la fiche de quelques pays, dont la France, l’Allemagne, le Royaume Uni et les Etats-Unis.

Livre de Jacques Mistral «  La troisième révolution américaine » (prix 2008 du meilleur livre d’économie) :

Article de Challenges :

http://www.challenges.fr/magazine/livre/0147-017895/fascinante_amerique.html

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Régis Debray nous parle de fraternité

Invité ce matin au 7/10 de Nicolas Demorand, Régis Debray nous a parlé de Fraternité. Ce fut un vrai bonheur de l’écouter. L’économie ne suffit pas à faire une société heureuse, il faut autre chose. Régis Debray nous propose de réhabiliter la fraternité, notion ces temps-ci oubliée, délaissée, ringardisée, alors qu’elle est la 3ème marche des « trois marches du perron suprême », comme le disait Victor Hugo.

Régis Debray – France Inter le 27 févier 2009

La fraternité ne relève pas des bons sentiments, c’est une notion exigeante, combative et subversive, voire assez âpre. C’est « combattez ensemble ! » plutôt que « aimez-vous les uns les autres ! ». « Ça sent plutôt la poudre que l’eau de rose. ».

En effet, la fraternité est née à la Révolution avec les Sans-culottes, puis en 1848 sur les barricades, pour renaître pendant la Résistance. La fraternité, ça ne se décrète pas, ça s’éprouve. Ceux qui ont connu la fraternité sont  ceux qui ont connu des situations de détresse, d’affrontement, de confrontation, de solitude et qui ont eu besoin de se serrer les coudes parce qu’il fallait survivre et qu’on ne peut pas survivre dans l’égoïsme .

Et ce qui nous unit nous dépasse. Il y a une dimension religieuse et morale dans cette transcendance qui fait naître la fraternité (« frère en Christ » dit Saint Paul).

La fraternité, c’est l’art de faire une famille avec ceux qui ne sont pas de sa famille. C’est aussi la définition de la politique : l’art d’échapper à la génétique, l’art de remplacer ce qui est de l’ordre de l’ethnie par l’électif, ce qui est de l’ordre du destin par du volontaire, c’est une communauté de destin voulue, assumée.

Régis Debray est effaré que certains cherchent à remplacer fraternité par diversité ; dans diversité il y a divorce, divergence, discorde. Or la politique républicaine consiste à faire converger par le haut tout ce qui diverge vers le bas. Transcender les divergences de fait dans un projet commun autour d’un idéal partagé. Et si ce concept ne trouve pas sa place dans l’espace politique, la politique n’a plus sa place.

Régis Debray, faisant référence à la Guadeloupe, dont la révolte populaire est une illustration éclairante de fraternité, rappelle le discours de Aimé Césaire, que les politiques devraient lire de plus près : « Il y a deux manière de se perdre : par la ségrégation quand on se mure dans le particulier et par dilution dans l’universel quand on s’adonne à l’humanisme formel et froid, froid comme le droit. » Il faut sortir de l’alternative entre un universalisme abstrait et un repli sur sa tribu. Il faut savoir marier identité culturelle et identité politique, trouver une forme d’enracinement dans un lieu. Quand le « nous français » devient une abstraction, quand le « nous européen » reste une utopie bureaucratique et n’arrive pas à mobiliser les affects, à mobiliser les cœurs, chacun se replie sur cette petite appartenance qui consiste à partager un absent, une mémoire, une complicité,…

Plus on vit dans l’uniforme, plus on a besoin de lieux identitaires, de se sentir entre soi. Si la République ne comble plus cette soif d’appartenance, cela peut devenir une soif de région (faisant référence à la réaction des gens de Picardie craignant de perdre « leur région » suite aux recommandations du rapport Balladur sur la réforme institutionnelle des régions et des départements).

 

Ces paroles ont un retentissement intense en cette période de crise où nous allons devoir justement nous serrer les coudes, pour ne pas laisser au bord de la route des milliers, des millions de personnes souffrant des conséquences de cette crise, aussi pour que l’espèce humaine survive face au défi du réchauffement climatique et du rationnement de l’eau, de l’énergie, des ressources sur une planète en croissance démographique.

Ces paroles ont un écho particulier en ces temps de révolte et de souffrance dans les Antilles françaises. Pour Régis Debray l’exemple actuel de mouvement de fraternité est la situation en Guadeloupe.

Ces paroles sont aussi un avertissement ultime sur la nécessité de l’Europe, d’une Europe fraternelle qui doit unir les peuples sur un projet commun qui les transcendent pour justement les sauver du péril de l’affaiblissement des Nations lorsqu’elles jouent le chacun pour soi.

Il faut lire « le moment fraternité » de Régis Debray, qui vient de paraître chez Gallimard, et surtout le mettre en pratique !

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Les valeurs démocrates et humanistes pour un projet de civilisation

humanisme-homme-de-vitruve-2Nous, adhérents et sympathisants du Mouvement Démocrate, sommes les défenseurs de l’idéal humaniste, de la démocratie et de la république, pour une société plus humaine, plus juste, plus démocratique, créative et durable.

Nous visons par l’idéal humaniste le progrès de l’Humanité. L’humanisme place l’Homme au centre, lui reconnaissant en tant qu’individu sa conscience, sa responsabilité, sa valeur et son potentiel, quelles que soient son identité, sa naissance, son origine sociale, ethnique et culturelle.

Nous faisons nôtres les valeurs de l’Humanisme, qui sont des valeurs de confiance, de respect, de tolérance, d’authenticité, de transparence, de justice et de solidarité. Ainsi l’Humanisme s’oppose au matérialisme, qui gangrène de plus en plus nos sociétés aujourd’hui, laissant s’instaurer une domination par l’argent, confisquant le pouvoir au bénéfice des riches et des puissants et accréditant que nos motivations essentielles sont l’acquisition des richesses et la consommation. Ce courant humaniste est résistant, révolutionnaire et pacifique.

Résistant car les valeurs qu’il prône sont des valeurs de résistance : la liberté individuelle doit se gagner face à un monde où ce qui est naturel, c’est la domination de l’autre. L’égalité entre les hommes ne va pas de soi non plus dans un monde où chacun cherche à défendre ses acquis. La solidarité et la fraternité ne sont pas non plus systématiques, l’égoïsme, l’individualisme et d’hédonisme étant aussi des attitudes plus faciles à adopter chez l’homme.

Révolutionnaire car il affronte la domination des esprits et de l’argent par les puissants, il bouleverse les pouvoirs établis. Il change de référentiel en remettant l’homme au centre, plutôt que l’argent, dans le référentiel de l’univers capitaliste et métérialiste.

Pacifique car il croit en une émancipation des hommes qui sont de plus en plus formés et informés pour élever leur conscience et prendre leurs responsabilités, notamment dans les pays qui fonctionnent en démocratie, par l’expression et le vote. Il a également l’espoir que les puissants eux-mêmes adhèrent aux valeurs de l’Humanisme et réalisent que seules ces valeurs sont à même de porter le progrès de l’Humanité et de sauver le devenir même de l’espèce humaine et de donner sens à son existence.

Inspirés d’Humanisme, nous voulons construire une société de confiance, tant au niveau individuel que sur le plan collectif, une société qui donne le sens de « vivre ensemble », où les relations entre les humains ne sont pas systématiquement monnayées ou « marchandisées ». La société de confiance s’oppose à une société de défiance, où l’inégalité germe dès la naissance, où domine la loi du plus fort et du plus riche, où l’apparence, la caste et le carnet d’adresse priment sur la compétence, où règnent l’anonymat, l’isolement, le « chacun pour soi » et le « sauve-qui-peut ».

Cette société s’inscrit dans un projet de civilisation transversal et universel, dans un univers mondialisé, se traduisant aussi bien au niveau individuel, de la famille, de la commune, de la région, de la nation, de l’Europe et du Monde. Ce projet doit viser la prospérité, pas seulement matérielle mais aussi humaine et spirituelle, redonner le goût de l’entreprise et de l’innovation, une motivation sur des objectifs industriels visant un progrès et une valeur humaine, pas seulement une « valeur ajoutée » financière, ne visant que la rentabilité financière à court terme.

Ce projet doit aussi viser la préservation de la planète et ce qu’on appelle improprement le « développement durable ». Nous proposons de définir ce terme en ne le limitant pas au souci de permanence des sources d’énergie et des ressources en général, mais en le considérant comme un « devoir de répondre aux besoins des générations présentes sans compromettre pour autant la capacité des générations futures à répondre des leurs », quel que soit le domaine où il s’applique. C’est vrai notamment pour la gestion de la dette publique qui grève les générations futures.

Nous voulons réconcilier l’Europe avec les Nations. L’Europe ne doit pas être  réduite à un simple espace de libre échange. Elle doit être le lieu de rassemblement des problèmes communs des pays européens, pour protéger et promouvoir leurs ressources, leurs cultures, leurs valeurs. Les problèmes de ressources énergétiques, d’environnement, d’immigration, de défense doivent être traités au niveau de l’Europe.

Nous devons aussi protéger nos racines, notre identité, nos traditions, notre culture et nos langues régionales, face à la mondialisation et à l’uniformisation culturelle et idéologique.

Nous sommes convaincus que l’organisation sociale et politique la mieux à même de répondre à cet idéal est la démocratie. La démocratie permet de construire l’Homme, reconnaît sa place en tant que citoyen autonome libre de corps et de pensée, ayant une conscience et une capacité de jugement, responsable de ses actes moralement. La démocratie donne la parole et le pouvoir au citoyen, pouvoir qu’il organise en le déléguant et en le contrôlant. Elle suppose idéalement que le citoyen bénéficie d’une transparence de l’information, d’un accès aux connaissances et à l’éducation.

Nous proposons une démocratie proche du citoyen, qui l’informe sur les problèmes du pays, de l’Europe, du Monde, lui explique les solutions proposées et lui donne les moyens de s’exprimer.

Nous prônons également la démocratie sociale, qui redonne au travail une valeur capitale, car ce qui fonde le lien entre les hommes, c’est essentiellement l’utilité sociale, c’est à dire le travail. C’est par là que l’individu acquiert une reconnaissance, donc une source d’épanouissement de ses talents, et non simplement par la garantie d’un revenu assuré.

Aussi sommes-nous  intransigeants sur les valeurs fondamentales de la Démocratie. Nous tenons pour prioritaire le droit à l’expression, à l’éducation et à l’information du citoyen. Nous défendons la juste représentation des courants d’opinion, le pluralisme, l’indépendance des médias et accordons priorité à l’éducation.

Nous pensons que le pouvoir du citoyen ne doit plus être limité à la désignation de ses dirigeants par son suffrage, qui ensuite peuvent régner et décider sans lui rendre de comptes ou bien en lui en rendant mais toujours à sens unique, sans concertation. Il faut aller plus loin en changeant le statut du citoyen, en lui  donnant un rôle d’acteur et tenir compte de son avis au sein d’une véritable concertation. Pas une consultation d’apparence où l’on fait mine d’écouter pour ensuite imposer ce qu’on a décidé. Le conflit est sain car permet l’expression des attentes et dénoue les tensions. La contradiction renforce ainsi l’autorité et donne légitimité à son exercice.

La République formalise et institutionnalise la démocratie en la dotant d’une constitution et d’institutions lui permettant de bien fonctionner. Comme le stipule notre constitution, la République est « démocratique, laïque et sociale ». Elle repose sur les valeurs de  « Liberté, Egalité et Fraternité » qui sont des droits du citoyen. Elle garantit aussi son identité, sa citoyenneté, sa sécurité physique et la propriété, la protection de ses biens. Elle confère au citoyen des droits mais en retour ce dernier  a aussi des devoirs : le respect de l’autorité, le civisme, une forme de patriotisme. La République impose la séparation des pouvoirs et l’impartialité de l’Etat.

Nous adhérons à ces valeurs de la République, qu’il faut défendre contre toutes les dérives. Ces valeurs sont bien souvent piétinées, bafouées, contournées. Il faut assainir les institutions et mieux garantir la séparation des pouvoirs, non seulement exécutif, législatif et juridique, mais aussi financier et médiatique.

Nous pensons que la République a ses espaces sacrés, certains lieux qui méritent d’être « sanctuarisés », notamment l’Ecole, le tribunal et le Parlement.

Même si le rôle de l’Etat est important dans sa fonction régalienne, protectrice et redistributive de richesses, nous ne croyons pas à un Etat omnipotent qui gère tout et laisse penser qu’il prend tout en charge dans la vie du citoyen et dans la gestion du pays. Pour redonner au citoyen un rôle acteur et participatif, organiser une concertation entre le pouvoir et le peuple, nous proposons une gestion plus décentralisée de certains problèmes et le renforcement des corps intermédiaires, des représentations citoyennes tels que les syndicats, les corporations, les associations.

Il faut réinventer un modèle de société. C’est une tâche et une responsabilité immense qui nous incombe, celle d’un véritable projet de civilisation.

Ainsi, nous assurons que toutes ces valeurs nous servent de vecteurs ou d’axes directeurs, pour entreprendre, avec nos amis démocrates européens, et aussi les démocrates américains, asiatiques, orientaux et africains, ce projet de civilisation, un chantier fondateur dont nous sommes les pionniers.

Tel est le sens de notre engagement, celui du Mouvement Démocrate.

                Marie-Anne Kraft (Marianne), sept 2007

Voir aussi :

  • La charte des valeurs officielle du Mouvement démocrate, en 12 points :II- Le principe d’une telle société est la démocratie, qui vise à porter au plus haut la conscience et la responsabilité des citoyens. La démocratie exige le respect scrupuleux des droits de la personne humaine, au sens de la Convention européenne des Droits de l’Homme et de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et la lutte contre toutes les discriminations. La démocratie exige la séparation des pouvoirs politiques (exécutif, législatif, judiciaire), économiques et médiatiques.CHARTE DES VALEURS
    adoptée par le Congrès le 2 décembre 2007

    I- Le but de notre action est l’établissement d’une société de liberté, de responsabilité et de justice orientée vers l’épanouissement intellectuel et moral de la personne humaine et des communautés dans lesquelles celle-ci s’enracine.

    III- Le pluralisme est la première des valeurs démocratiques. Le pluralisme politique et médiatique, garantit seul la liberté de penser, la liberté d’opinion, l’émancipation des citoyens et leur faculté politique.

    IV- Chaque citoyen doit être considéré comme un acteur des choix publics qui le concernent. Il a droit à une complète information dans la préparation de ces décisions. Chaque citoyen doit être considéré comme responsable, en droits et en devoirs.

    V- Le responsable politique représente dans le monde du pouvoir ceux qui n’ont pas droit à la parole, en particulier les moins favorisés, les plus jeunes et les générations à venir.

    VI- L’essor de la société démocratique repose sur la dynamique d’une social-économie durable, économie de création, entreprenante et réactive, à haute exigence sociale, visant au développement durable.

    VII- Le développement de la social-économie exige la liberté et la responsabilité des acteurs économiques, mais aussi des acteurs sociaux, civiques et associatifs.

    VIII- L’État ne peut donc être le décideur tout-puissant à la place des acteurs de la société. Il est leur défenseur, leur partenaire et le garant de leurs droits.

    IX- Notre projet de société promeut et défend, au-delà des biens nécessaires, les biens supérieurs que sont l’éducation, la culture, transmission et création, la science, les valeurs morales, philosophiques et spirituelles.

    X- La laïcité est la garantie du vivre-ensemble. Nous considérons que la laïcité telle qu’elle a été peu à peu définie par la République française est un apport précieux à l’avenir de l’Europe et de l’humanité.

    XI- L’équilibre du monde, menacé par des superpuissances de toute nature, exige l’avènement d’organisations internationales destinées à le garantir.

    XII- L’Europe des peuples et des citoyens, active et solidaire, où les Etats nationaux, détenteurs d’un patrimoine commun de civilisation, défendent ensemble leurs intérêts et leurs valeurs est le modèle de ces libres organisations. Sa construction est donc non seulement une nécessité mais un devoir.

     

     

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L’Humanisme, alternative au Capitalisme et au Socialisme

L’Humanisme est-il une alternative
au Capitalisme et au Socialisme ?

Après l’effondrement du système socialiste dans les années 90, nous venons maintenant de constater, avec la crise financière qui vient d’éclater, la ruine et l’échec du modèle néocapitaliste anglo-saxon libéral. Il n’a pas su jouer le rôle autorégulateur que lui accordaient ses défenseurs, comme Alan Greenspan, conduit à désavouer ses propres convictions entrées dans la pensée unique économique.

Et pourtant, accrochés à leur doctrine politique fondatrice, l’UMP par la voix de Nicolas Sarkozy, veut « refonder le capitalisme » et le PS, en quête de leader et de consensus politique entre des clans divisés, veut à toute force « rassembler et rénover le parti socialiste » et renforcer son « ancrage à gauche ». Ni les uns ni les autres ne veulent remettre en cause le système qui leur sert d’idéologie ni surtout changer de vocabulaire.
A tout le moins ils proposent de faire des ajustements, l’un souhaitant introduire dans le capitalisme plus de contrôle et de l’interventionnisme d’Etat, l’autre ayant dû admettre l’économie de marché comme incontournable, compensant cet état de fait par un rôle central et prééminent d’un Etat préventif, régulateur, protecteur, re-distributeur.
Traditionnellement, ce qu’on appelle « la droite » correspond à la doctrine politique prônant une société basée sur le capitalisme, la propriété individuelle et la liberté du marché, des valeurs plutôt conservatrices, une politique plus sécuritaire (police et contrôle de l’immigration), alors que « la gauche s’oppose à la droite en défendant le modèle socialiste, égalitaire et aussi plus « libertaire » en termes de mœurs, plus social et préventif en termes de résolution des conflits sociaux, des problèmes de sécurité et d’immigration. Si bien que « le centre » a été qualifié comme une sorte de mélange entre les deux, reconnaissant l’économie de marché tout en préservant la solidarité et l’égalité des chances. Dans cet univers politique euclidien réduit à un axe, où la référence hyper simplifiée à un repère manichéen droite-gauche favorise la bipolarité de la vie politique, le contexte mondial a pourtant bien changé : mondialisation et globalisation, menace climatique du réchauffement planétaire et de la pollution, nouveaux rapports de force entre les pays, affaiblissement des Etats nations, prise de pouvoir d’entreprises géantes multinationales aux intérêts financiers puissants,… De même notre contexte national en France a changé, de plus en plus lié à l’Europe.

Le monde est complexe, de plus en plus complexe, et loin d’être un univers mono axial. Il est temps de rappeler que la finalité d’un parti politique consiste à rassembler des citoyens pour proposer et défendre un modèle de société cohérent et réaliste. Un modèle de société devrait avant tout décrire quelle société d’hommes nous souhaitons, pourquoi et comment nous souhaitons vivre ensemble, quelles valeurs nous priorisons. Le projet politique devrait ensuite définir comment passer de la situation actuelle à une situation meilleure correspondant au modèle souhaité et quels moyens d’actions il faut actionner de préférence pour arriver à ce but. Un parti politique devrait répondre à ces interrogations, sur plusieurs axes, qui ne sont pas forcément réduits dans leur ensemble à une vision « droite » ou « gauche », ni même à une doctrine « capitaliste » ou « socialiste ». On a vu le communisme chinois faire bon ménage avec le capitalisme et en même temps la dictature, le peuple n’ayant paradoxalement plus beaucoup droit à la parole, de même que des économies occidentales basées sur le libre-échange, le marché, organiser une social-démocratie s’accommodant d’un rôle important de l’Etat régulateur. Les repères semblent brouillés et il est légitime d’attendre de nos partis politiques un (re)positionnement clair à la fois en terme de valeurs, de priorités, de moyens d’actions à privilégier, dans ce nouveau contexte mondial, bref de définir vraiment un projet de société aux citoyens.

Si on s’écarte volontairement du langage « gauche droite » pour regarder les doctrines politiques qui nous sont proposées aujourd’hui en France, on en trouve trois principales :
– le capitalisme, que l’UMP souhaite « refonder »,
– le socialisme, que le PS souhaite « rénover »,
– et enfin l’humanisme, que le Mouvement Démocrate prône avec François Bayrou, refusant désormais le terme obsolète et insignifiant de « centrisme »,

Le communisme, version radicale du socialisme, étant devenu minoritaire (moins de 2% aux dernières présidentielles), le NPA (Nouveau Parti Anti-Capitaliste) se définissant comme l’antithèse du capitalisme plutôt sur le terrain de la dénonciation que sur celui d’une construction programmatique autour d’un projet cohérent et réaliste dans l’univers de la mondialisation. Les Verts axant quant à eux leur doctrine sur l’environnement, l’écologie, le « durable », mais ce qui représente partiellement un modèle de société, sur des valeurs qui représentent plus une contrainte de vie qu’un moteur de la société. Nous laisserons aussi de côté l’extrême droite, le Front National, en perte de vitesse et partiellement vampirisé par l’UMP aux dernières élections.
Il est particulièrement intéressant de s’intéresser au Mouvement Démocrate, dont la récente création post-présidentielle 2007 (François Bayrou ayant obtenu au 1er tour 19% des voix) et le succès fulgurant pour un nouveau parti (50 000 adhérents), attestent l’attirance de citoyens vers une troisième voie présentée comme l’humanisme. Interrogeons-nous sur la définition de ce terme, ce qu’il recouvre en termes de contenu politique au-delà de la « philosophie », sur son positionnement par rapport aux deux autres propositions politiques. Est-il vraiment une alternative au capitalisme et au socialisme ? Est-il l’exclusivité du Mouvement Démocrate ? Et par conséquent le Mouvement Démocrate peut-il vraiment être une alternative à l’UMP et au PS ?

Reprenons donc les définitions de ces termes, de ces doctrines, leur contenu idéologique, leur histoire et leur niveau d’actualité ou d’obsolescence, et interrogeons-nous sur les valeurs qu’elles priorisent (exprimées ou sous-jacentes), ce qui les rapproche ou ce qui les oppose.

Définitions et valeurs sous-jacentes des trois doctrines


1- Le capitalisme

Le capitalisme est un système économique et social basé sur :
• la propriété privée des moyens de production ;
• la recherche du profit individuel ;
• la liberté des échanges économiques et la concurrence ;
• l’importance du capital les possibilités de l’échanger (spécialement en bourse), de l’accumuler et même de spéculer ; la rémunération du capital trouvant sa légitimité dans une prise de risque initiale ;

Ses valeurs prioritaires : le capitalisme vise l’accroissement de la richesse matérielle globale. Sa valeur prioritaire et centrale est l’argent, moteur et carburant de l’économie. La recherche du bonheur individuel passe par l’aisance matérielle, la reconnaissance sociale se mesure à la réussite financière des individus ou au vedettariat, en général synonyme aussi de rémunérations importantes. Le rôle central de l’argent, à la fois comme finalité et comme moyen, détermine les activités humaines. Keynes avait montré que la monnaie était un des moteurs économiques, mais que le désir de possession de l’argent était une pathologie sociale de la société moderne … Il est intéressant de constater que les partis basés sur cette doctrine n’érigent pas cette valeur centrale de l’argent officiellement dans leurs programmes, car ce serait malséant. Au terme péjoratif de « capitalisme », induisant selon l’entendement marxiste la détention du pouvoir par ceux qui possèdent le capital et exercent une pression, voire une oppression sur ceux qui ne le possèdent pas, les salariés, est souvent préféré le terme de « libéralisme » ou de « libre-échange », qui a une connotation de liberté, celle notamment du consommateur de choisir, comme si le pouvoir lui revenait grâce à cette liberté. D’ailleurs la charte de valeur de l’UMP ne mentionne pas le capitalisme comme sa doctrine de base ni l’argent comme sa valeur centrale ! Simplement sa politique, ses références, ses choix montrent bien que cette doctrine est à la base de sa politique et la recherche du profit la valeur sous-jacente.

Sa conception de l’homme : les tenants du capitalisme sont convaincus que le moteur de l’individu est la cupidité, le profit individuel, beaucoup plus que sa compassion pour autrui. C’est ce ressort qui motive les hommes naturellement et sur lequel il faut s’appuyer pour enrichir globalement la société. La recherche individuelle de la maximisation des intérêts individuels et notamment des profits par chaque individu entraîne la maximisation de l’intérêt général et de la richesse d’ensemble de la société. Et l’accroissement du « gâteau » global entraîne lui-même une « retombée en pluie » naturelle sur les individus (création d’emplois, amélioration des salaires, nouveaux produits à consommer, …). L’idée dominante est aussi qu’il vaut mieux laisser la liberté d’action maximale aux hommes (le libre-échange, l’exercice de la concurrence) pour permettre naturellement l’ajustement des équilibre entre l’offre et la demande, et que le meilleur gagne (le meilleur étant souvent le plus fort). Selon une logique darwinienne, la sélection naturelle nettoiera le paysage des plus faibles et des moins efficients. Mais l’homme n’est pas seulement cupide, il est naturellement égoïste et il a des instincts mauvais et destructeurs, et il faut des limites à la « loi de la jungle ». En ce sens les tenants du capitalisme pensent en général que l’homme est naturellement plutôt mauvais et reconnaissent qu’un contrat social est nécessaire pour contenir les dérives de la mauvaise nature humaine. Cette pensée a été exprimée déjà au XVIIème siècle par Thomas Hobbes, qui lui-même reprenait Plaute (« l’homme est un loup pour l’homme »). Le capitalisme opère donc dans un cadre de lois qui préservent la propriété et la sécurité des individus, il s’est aussi accommodé de dispositifs correctifs de redistribution par l’impôt et par les aides sociales ou la sécurité sociale. Il le fait plus pour garantir le fonctionnement vital du système et un environnement non hostile à sa prolifération que pour obéir à des valeurs morales, car il s’accommode des paradis fiscaux, du commerce des armes, du développement d’activités polluantes si elles sont rentables, du pillage des ressources naturelles de certains pays,…

Ses moyens d’action : la préservation de la propriété privée et de l’accumulation du capital, l’exercice de la loi du plus fort comme stabilisateur naturel, l’autorégulation des forces du marchés, la marchandisation des activités humaines. Tout se monnaye et a un prix. Certains tenants de cette doctrine vont jusqu’à justifier le maintien d’un taux de chômage et d’immigration comme un facteur permettant de tirer les salaires vers le bas, bénéficiant à la croissance des entreprises et finalement à la richesse globale même si elle est à l’avantage d’une minorité d’individus. Ne s’arrêtant pas simplement à croire que la cupidité est le moteur individuel de l’action des hommes, le capitalisme fait tout pour justifier cette cupidité comme un ordre naturel, pour l’encourager, en faisant la promotion des jeux d’argent (loto, loterie nationale, jeu des millions, …), en décomplexant l’homme de son désir d’argent. Il va donc développer une culture matérialiste, promouvoir notamment par la publicité la consommation et le désir de consommer, de gagner de l’argent pour pouvoir consommer, une reconnaissance sociale mesurée à sa consommation, à la marque de sa voiture ou aux marques de ses vêtements, aboutissant à la société de consommation. Mais comme le système a en même temps intérêt à pressurer les salaires pour maximiser les profits et la rentabilité des entreprises, le crédit est un palliatif à l’insuffisance des salaires. Ainsi s’est considérablement développé ces dernières années en Europe, à l’instar des Etats-Unis, les offres de crédit « revolving » (renouvelable), souvent proposées dans la grande distribution à des classes de population modestes, à des taux usuriers car incluant notamment pour son distributeur un coût du risque de non remboursement globalement payé par ceux qui remboursent, outre une marge bénéficiaire substantielle. Ce système accule malheureusement les classes moyennes et populaires dans une fuite en avant, contraintes à renouveler un crédit pour pouvoir rembourser les intérêts des précédents, jusqu’à être piégées dans des situations inextricables de surendettement. La crise des crédits subprime a aussi été provoquée par une fuite en avant inconsidérée dans la distribution de crédits risqués.

Finalement, vu avec recul, la « retombée en pluie » de la croissance globale générée par un tel système a profité ces vingt dernières années aux catégories les plus aisées : d’une part aux détenteurs de capitaux (actionnaires des entreprises) car les profits ont été plus distribués en dividendes et traduits en plus-values boursières qu’en augmentation des salaires, d’autre part aux personnes bénéficiant déjà de gros salaires, notamment les patrons des grandes entreprises, qui se sont fait octroyer de grosses augmentations de salaires, des stock-options et des parachutes dorés, alors que les salaires des classes moyennes ont plutôt stagné ou suivi le rythme de l’inflation. L’augmentation du prix des denrées alimentaires de base, de l’énergie, de l’eau, a par ailleurs contribué à une perte de pouvoir d’achat réel des classes populaires dont les revenus n’ont pas augmenté en termes réels. Il est prouvé que ce système a accru les inégalités de revenu. De plus, il a perpétué ces inégalités au travers des générations. L’égalité des chances est de moins en moins garantie, l’ascenseur social ne fonctionne plus que marginalement. La retombée en pluie devrait aussi décompter les coûts infligés à l’environnement (il faudrait tenir compte des retombées de pluies acides !), du pillage des ressources au détriment des générations futures, ce qu’on appelle les « externalités », non comptabilisées dans le calcul du PIB.

2- Le socialisme


Le socialisme désigne un système d’organisation sociale basé sur la propriété collective des moyens de production, par opposition au capitalisme :
• Propriété sociale des instruments de production ;
• Gestion démocratique de ces instruments ;
• Orientation de la production en vue de satisfaire les besoins individuels et collectifs des hommes.
Ses valeurs prioritaires : l’idéologie socialiste recherche une justice sociale, condamne les inégalités sociales et l’exploitation de l’homme par l’homme, défend le progrès social et prône l’avènement d’une société égalitaire, sans classe sociale.

Sa conception de l’homme : le courant de pensée qui a donné naissance au socialisme naît avec Jean-Jacques Rousseau au XVIIIe siècle, avant Karl Marx au XIXe siècle. Il part du principe que « l’homme est naturellement bon » (à l’état de nature) et que c’est la société, la notion de propriété, qui le pervertit. Cela dit il ne préconise pas de revenir à l’état de nature mais au contraire de réaliser un « contrat social » visant à veiller à l’intérêt général des hommes, à leur sécurité et à plus de justice, pour corriger les inégalités générées par la société. Finalement, Rousseau et Hobbes, partant d’une conception opposée de la nature humaine, arrivent à la même conclusion de nécessité de la loi et du contrat social. Cette conviction intime que l’homme est intrinsèquement bon a poussé les tenants du socialisme en France à la dérive libertaire et au déni des problèmes de sécurité (responsable de l’échec du PS en 2002), à l’idée que tous les problèmes viennent du manque de moyens donnés à l’homme et à la prévention du mal, que ce soit sur les problèmes d’éducation (il suffit de plus d’enseignants et de surveillants…), de chômage (il suffit d’offrir une formation et une assurance sécurité emploi, de redistribuer le temps de travail quitte à sacrifier généreusement les heures supplémentaires de ceux bénéficiant d’un travail…), au point d’en oublier les réels levier de la croissance, l’entreprise, et entretenant une illusion et, par là, des déceptions.

Ses moyens d’action : le socialisme prône un rôle important et central de l’Etat, à la fois régulateur et distributeur, correctif des inégalités, et acteur économique en tant que tel, s’impliquant directement dans l’économie.
On peut tirer des leçons de ce qui a marché et au contraire de ce qui a fait défaut dans la mise en application de la doctrine socialiste. L’ex-URSS, la Chine, Cuba, la Corée du Nord en sont des exemples marquants. Dans presque tous les cas, le système s’est inscrit dans une dictature, un système policier, la censure de presse, la privation des libertés individuelles. Marx avait certes prédit une nécessaire « dictature du prolétariat », phase provisoire de mise en place du dispositif. Mais il semble que le caractère provisoire de cette phase soit devenu définitif … En fait, le principe consistant à donner le pouvoir tout puissant à un Etat sensé représenter le peuple et supposé oeuvrer pour le bien-être de ce dernier, ne peut être applicable qu’en demandant au peuple de déléguer ses pouvoirs à des instances dirigeantes. Dès lors, même si ces instances ne sont pas propriétaires en leur nom des biens du peuple, elles détiennent par leur pouvoir le privilège de s’arroger certains avantages et la possibilité de maintenir le peuple dans une situation de soumission. Se crée une oligarchie, qui peut être assimilée à une nouvelle aristocratie, comme on peut le voir en Chine. A l’origine démocratique, ces régimes deviennent des dictatures, antinomiques de la démocratie, tout en faisant croire à la démocratie, maintenant un vote mais avec un parti unique ou limitant le pluralisme.

Le socialisme a évolué depuis l’ère industrielle. Voici ce qu’en dit Edgar Morin dans un article publié dans le Monde en avril 1993 (« La pensée socialiste en ruine, que peut-on espérer ? ») et récemment repris dans une lettre envoyée aux prétendants à la direction du PS avant le Congrès de Reims: « Le sens du mot socialisme s’est totalement dégradé dans le triomphe du socialisme totalitaire, puis totalement discrédité dans sa chute. Le sens du mot socialisme s’est progressivement étiolé dans la social-démocratie, laquelle est arrivée à bout de souffle partout où elle a gouverné. On peut se demander si l’usage du mot est encore recommandable. Mais ce qui reste et restera ce sont les aspirations qui se sont exprimées sous ce terme : aspirations à la fois libertaires et  » fraternitaires « , aspirations à l’épanouissement humain et à une société meilleure. »
L’humanisme est un terme de plus en plus souvent utilisé par les tenants du socialisme, qui pourtant ne l’ont pas érigé en doctrine, n’ont pas remplacé le terme de « socialisme », devenu ambigu dans l’entendement général (définition d’origine ? Politique donnant la primauté au « social » ?). Ce mot humanisme fait partie des valeurs prônées par les socialistes, dans le sens de priorisation des valeurs humaines. Cependant, quand on analyse le contenu programmatique, les propositions des socialistes, c’est l’Etat qui semble toujours être au centre de tout, le principal levier d’action. L’homme étant représenté collectivement et quantitativement plutôt que dans sa dimension d’individu, pour son épanouissement personnel. Les propositions sont orientées vers une égalisation des revenus et vers l’octroi de prestations sociales quantitatives, mais peu vers le qualitatif, le spirituel, le relationnel. En dehors de la défense de la diversité culturelle, de la liberté sexuelle pour les homosexuels, elles restent dans le registre matériel, comme si le bonheur de l’homme se mesurait à son aisance matérielle.

Une autre dérive d’un système reposant sur un rôle central de l’Etat peut être la déresponsabilisation des citoyens. A partir du moment où ils sont pris en charge de la petite enfance au grand âge, où la perte de travail implique une indemnisation systématique, ils sont moins incités à faire un effort, à se responsabiliser sur leur vie. Le socialisme infantilise le citoyen, lui laissant croire que l’Etat tout-puissant va régler tous ses problèmes, qu’il suffit de voter, de déléguer le pouvoir et d’obéir, faire confiance… Dès lors que l’effort de solidarité est pris en charge par l’Etat, moyennant certes une ponction financière par le biais de l’impôt et des charges sociales, les citoyens se sentent moins responsables de consentir à des actes de solidarité directe auprès des plus faibles et des plus démunis, comme réaliser du bénévolat, aider les personnes âgées isolées etc. Le collectivisme va ainsi paradoxalement de pair avec une forme d individualisme, de repli sur soi.

Ces doctrines capitalistes et socialistes ne sont pas toujours exclusives
La propriété privée des ressources ou moyens de production peut coexister avec un haut degré d’interventionnisme de la part de l’Etat, par exemple la fixation autoritaire des prix et des conditions d’échange, que condamne théoriquement le libéralisme économique, ou comme le plan de sauvetage des banques face à la crise financière, conduisant à une recapitalisation de banques et de sociétés d’assurance par des Etats capitalistes, notamment par les Etats-Unis.

La social-démocratie est pour certains une expression du socialisme réalisé par des réformes en restant dans le cadre du capitalisme, et par compromis (provisoires ou durables) avec l’économie « libérale ». Cette vision du socialisme, qualifiée de sociale-démocrate dans le langage politique actuel, ou de « modérée », n’est pas reconnue comme véritablement « socialiste » par les autres tenants du socialisme.

Dans leur définition antinomique, on peut néanmoins trouver un point commun au capitalisme et au socialisme : leur doctrine est basée sur un référentiel matérialiste, des objectifs de profit et de croissance matérielle pour l’un, et de répartition des richesses et des fruits de travail pour l’autre. Le salut de l’homme semble relever dans les deux cas de préoccupations matérielles, le capitalisme les érigeant comme une fin et le socialisme plutôt comme un moyen d’arriver à un objectif d’égalité entre les hommes.
Il faut reconnaître que ces deux idéologies ont initialement été développées lors de la révolution industrielle, ouvrant l’ère dite « moderne », où la société était concentrée sur le développement de la production de masse. La science et le développement des technologies étaient vus comme des vecteurs de progrès de la société, permettant l’accroissement des richesses et une libération de l’homme, une désaliénation de ce dernier par son pouvoir de domination sur la nature. Le bonheur de l’homme devait passer par la satisfaction matérielle de ses besoins, de son confort. Le contexte a évolué, le capitalisme industriel initialement du propriétaire entrepreneur a laissé place à de nouvelles formes de capitalisme, notamment l’avènement du capitalisme financier, de la séparation entre d’un côté les actionnaires propriétaires des entreprises, qui peuvent être aussi bien des fortunes privées, des petits épargnants, des investisseurs institutionnels et des fonds spéculatifs, et de l’autre les patrons, les gestionnaires de entreprises, induisant une divergence entre le monde de la finance qualifié parfois d’économie « virtuelle » et celui de l’entreprise, qualifiée d’économie « réelle », même s’ils sont intrinsèquement liés. De plus des dispositifs de régulation ont été mis en place dans la plupart des sociétés basées sur le capitalisme, que ce soit en termes de protection sociale ou de supervision réglementaire des acteurs.

Ces dispositifs se sont avérés insuffisants :

• pour éradiquer la pauvreté (13% de personnes se situant en France en dessous du seuil de pauvreté), les inégalités de revenus se sont même accrues au sein de la population,
• pour prévenir de graves crises financières et économiques,
• pour préserver l’environnement et garantir un développement dit durable ou « soutenable ».

3- l’humanisme


L’humanisme est un courant de pensée qui apparaît en Europe pendant la Renaissance du XVIe siècle. Il consiste à valoriser l’Homme, à le placer au centre de son univers. L’Homme est doté de capacités intellectuelles illimitées et la quête du savoir ainsi que la maîtrise des diverses disciplines sont nécessaires au développement et au bon usage de ces facultés. L’humanisme prône la vulgarisation de tous les savoirs, même religieux. Ils doivent être accessibles à toute personne, quelles que soient ses origines, sa langue ou sa catégorie sociale. L’humanisme de la Renaissance s’inspire beaucoup de l’Antiquité, faisant redécouvrir les auteurs anciens, fondateurs des valeurs humanistes et de la pensée occidentale, dans les domaines à la fois philosophiques, scientifiques et artistiques. C’est pourquoi cette période s’est appelée « Renaissance ».

Ainsi, cet humanisme vise à lutter contre l’ignorance, et à diffuser plus clairement le patrimoine culturel, y compris le message religieux. Cependant l’individu, correctement instruit, reste libre et pleinement responsable de ses actes dans la croyance de son choix. Les notions de liberté (ce que l’on appelle le « libre arbitre »), de tolérance, d’indépendance, d’ouverture et de curiosité sont de ce fait indissociables de la théorie humaniste classique. L’humanisme désigne toute pensée qui met au premier plan de ses préoccupations le développement des qualités essentielles de l’être humain.

Ses valeurs : l’humanisme s’inspire toujours des valeurs de l’humanisme de la Renaissance, mais replacées dans le contexte actuel de la mondialisation et du progrès technologique, se définissant plutôt en alternative aux valeurs matérialistes. Il vise à considérer l’homme au centre de la société, avoir pour objectif le développement humain, l’amélioration du bonheur de l’être humain, le progrès de l’humanité. Le bonheur ne se mesure pas qu’à l’aisance matérielle mais surtout à des satisfactions spirituelles et relationnelles, l’art de vivre ensemble. Il est basé sur le respect de l’autre, la tolérance, l’ouverture, la croyance en les capacités de tout homme, son potentiel. Ainsi un homme faible physiquement ou même mentalement mérite d’être protégé et aidé afin de développer ses autres capacités. La faculté de l’homme à réfléchir et décider de ses actes, de son avenir et de son action sur les autres, nécessite conscience et responsabilité. La responsabilisation de ses actions doit être un moteur essentiel.

Sa conception de l’homme : dans la conception humaniste, l’homme n’est ni intrinsèquement bon ni intrinsèquement mauvais. Il est en devenir en fonction de ce qu’il désire devenir grâce à sa conscience et à sa responsabilité. L’homme porte en lui biologiquement à la fois des pulsions agressives de survie (le bas cortex, la première couche dite « reptilienne » du cerveau), une affectivité (seconde couche du cerveau commune aux mammifères), et enfin une couche supérieure qui caractérise l’homme, le cerveau supérieur, qui contrôle les pulsions et l’affectivité, qui est capable de se fixer une ligne de conduite, de réfléchir sur ce qui est bon et mauvais à titre individuel et aussi à titre collectif dans le sens de l’intérêt général même si parfois il contraint un intérêt particulier.

Ses moyens d’action : c’est là la question la plus difficile. Car l’humanisme ne correspond pas, contrairement au capitalisme et au socialisme, à une idéologie politique en termes de moyen d’actions. On peut tout au plus s’intéresser à ce qu’un parti, prônant l’humanisme comme doctrine fondatrice en terme de valeurs et de conception de l’homme, priorise en termes de moyens d’actions pour pouvoir servir ses objectifs. Par association entre les moyens et les fins, entre la politique mise en œuvre et les objectifs qu’elle vise, on pourra alors parler d’une doctrine humaniste. En ce sens observons le contenu programmatique du Mouvement Démocrate, qui se déclare défenseur ou adepte de cette doctrine.

Pour le capitalisme, la recherche du profit individuel est le moteur de la société, son carburant est l’argent (et la dette), sa politique d’action est de favoriser un cadre libéral pour les échanges, la marchandisation des activités humaines, la rémunération pour la prise de risque, la récompense au plus fort. Ainsi par exemple, le travail dominical est préconisé par l’UMP afin de générer des profits supplémentaires et d’abonder encore en clientèle des magasins pour favoriser la consommation, valeurs jugées supérieures à celle de la préservation des réunions dominicales en famille et de la consécration de cette journée à d’autres valeurs spirituelles et relationnelles. Même si la mesure est conditionnée par le volontariat et applicable dans certains contextes (grandes villes ou agglomérations), la questions des valeurs sous-jacentes est essentielles pour déterminer le choix politique d’une telle mesure.

Pour le socialisme ont l’a vu également, l’objectif égalitaire d’une distribution des richesses prime et le moyen d’action privilégié est l’Etat, qui tient le rôle central.

A contrario de ces deux doctrines, l’humanisme vise d’abord des valeurs humaines, un accomplissement de l’homme dans sa relation à l’autre, plus sur des valeurs immatérielles d’ailleurs que sur des valeurs matérielles, même si ces dernières sont nécessaires pour vivre dignement et n’avoir plus à trop se préoccuper de questions matérielles de survie pour pouvoir se consacrer à d’autres activités. Le moteur de la société humaniste n’est pas l’argent et le profit, mais plutôt l’amour. C’est l’esprit fraternel, l’intérêt pour le bonheur de l’autre avant le sien propre, qui motive l’individu, qui lui permet de s’épanouir au travers de la relation à l’autre. La notion d’intérêt général doit primer sur l’intérêt individuel. La liberté individuelle doit s’exercer dès lors qu’elle l’est avec conscience et responsabilité, sens du devoir et de la morale. Ainsi la fin ne justifie pas tous les moyens. Comme Kant érigeait en principe de vie l’impératif catégorique, exprimé selon ces trois formules :
• « Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen »
• « Agis selon la maxime qui peut en même temps se transformer en loi universelle »
• « Agis selon des maximes qui puissent en même temps se prendre elles-mêmes pour objet comme lois universelles de la nature»

De ces principes découlent la préférence de certains moyens d’actions, que l’on retrouve dans le projet du Mouvement Démocrate, déjà dans le programme présidentiel de François Bayrou puis maintenant dans les propositions de ce dernier et des parlementaires de ce parti, qui seront consignés prochainement dans un projet européen, qui fera lui-même l’objet d’une campagne pour les prochaines élections européennes.

La politique préconisée au service de l’humanisme peut ainsi être déclinée sur les axes suivants :

  • Faire de la politique autrement, pas de la façon dont elle est pratiquée actuellement en France, comme une lutte de clan permanente, enfermée dans la bipolarité gauche droite, UMP-PS, en revenant au fondement même des décisions face aux choix qui s’imposent, en respectant les valeurs de l’humanisme et en envisageant les conséquences de ces choix, sur chaque sujet. Il ne s’agit pas de voter systématiquement pour une décision préconisée par un clan, ni de voter systématiquement contre une décision préconisée par un autre clan. C’est idiot. Le fond des sujets doit être priorisé sur les questions de ralliements. A partir du moment où les parlementaires de ce parti sont d’accord sur les valeurs à prioriser dans leur choix, la cohérence des décisions est assurée sur un socle principal. Les divergences de vue au sein du parti deviennent accessoires, sur les détails, sur le jugement de l’efficacité d’un moyen.
  •  face à un problème donné, prioriser l’intérêt général, la cohésion sociale, la cohésion des familles, l’élévation spirituelle et la qualité relationnelle, aussi la préservation de l’environnement qui sont des notions plutôt qualitatives, sur la recherche du profit matériel. Ainsi explique-t-on l’opposition au travail dominical qui peut déstructurer la société, la vie de famille, nuire aux activités de rencontres associatives, spirituelles ou religieuses. Cette nuisance est plus forte que l’espérance de gain matériel qui pourrait découler de la mise en œuvre de cette mesure. Concernant le plan de relance de l’économie, le Mouvement Démocrate aurait souhaité que l’investissement soit plus marqué vers des actions en faveur de l’environnement, des économies d’énergie, d’isolation des bâtiments, des voitures écologiques, etc., et privilégiant les actions communes au niveau de l’Europe (émission d’un emprunt européen, fonds stratégique européen), favorisant la cohésion au sein de l’Europe plutôt que le chacun pour soi risquant même d’engendrer de la concurrence entre les pays d’Europe. De même la notion de « durable » ne doit pas être limitée à l’environnement, mais un comportement général visant à ne pas nuire aux générations futures, par exemple s’interdire de financer des dépenses de fonctionnement par de la dette dont le remboursement devra être assumé par les générations futures. Ces positions sont motivées par une attitude humaniste.
  •  Donner priorité à l’éducation et à tout ce qui peut favoriser l’égalité des chances. L’éducation est à la base de tout, notamment de l’éveil de la conscience et de la responsabilité de l’être humain, lui permettant de raisonner, de faire ses choix de vie, de conduire ses actes en connaissance de cause, de devenir un citoyen à part entière. L’exercice de la démocratie n’a de sens que si le citoyen vote en âme et conscience sans se faire dicter sa conduite, s’il arrive à déceler la vérité des mensonges. L’éducation gratuite pour tous est aussi nécessaire pour donner les mêmes bagages de réussite à chacun, quelle que soit l’origine de son milieu social, même s’il est évident que cet environnement peut être un facteur d’inégalité. La suppression de la carte scolaire par exemple n’est pas une bonne chose pour l’égalité des chances car va renforcer l’écart entre les niveaux des écoles et participer encore à une ghettoïsation renforcée des quartiers.
  • Utiliser l’Etat comme outil opérationnel de fonctions régaliennes comme la police pour la sécurité intérieure, l’Armée, la justice, du respect et de la préservation de la démocratie, de la représentativité des citoyens, des courants d’opinion dans les instance parlementaires, de la garantie des libertés individuelles et de la presse, les règles de fonctionnement des marchés et la surveillance du système bancaire, ainsi que de missions de services publics tels que l’Education nationale, la santé publique (hôpitaux), la Poste dont la mission sociale ne peut être asservie à la seule loi de la rentabilité (au risque d’accélérer la désertification des campagnes). Ainsi dans l’exemple de la réforme de l’audiovisuel public, la raison invoquée par Nicolas Sarkozy à la suppression de la publicité sur les chaînes publiques est d’en faire une télévision éducative, avec programme de qualité non soumis à la course d’audience à l’audimat qui rendent les chaînes tributaires des recettes publicitaires ; cette raison cache une conséquence (ou raison non avouée) de soumettre le financement des chaînes publiques aux subventions publiques, donc au bon vouloir de l’Etat, en même temps que la direction des chaînes publiques se voit nommée et destituée ad nutum également par le gouvernement, donc soumis à son autorité. Cette action est antinomique avec l’indépendance des médias à l’égard de l’Etat, exigée dans n’importe quelle démocratie. Elle n’est pas compatible avec les valeurs d’humanisme.
  • Ne pas exagérer le rôle de l’Etat protecteur et acteur de l’économie, car trop d’Etat conduit à une déresponsabilisation du citoyen, à un coût fiscal lourd à supporter par les individus et les entreprises, nuisant à la compétitivité de ces dernières notamment à l’international et son ingérence dans l’économie, qui peut être salutaire en tant de crise comme actuellement, n’est pas efficace dans la durée comme l’expérience l’a montré.
  • Protéger les faibles, les plus démunis socialement tout en favorisant la mixité sociale. Pour le logement social, préférer des petites unités en ville ou en villages aux constructions de tours HLM qui participe à accroître la ghettoïsation des quartiers de banlieue. De même pour accueillir les SDF, chaque commune, chaque arrondissement de ville, devrait tenir à disposition des petits logements simples utilisés à titre provisoire, en chambre seule ou logements adaptées aux familles, assortis d’une service d’accompagnement à la réinsertion. Les faibles, ce sont aussi les handicapés, qui ont le droit de pouvoir travailler, utiliser les transports, trouver des logements adaptés à leur handicap. Les faibles, ce sont aussi les personnes âgées et souvent isolées, aux petites retraites inférieures au seuil de pauvreté, qui doivent pouvoir trouver réconfort humain, des lieux de rencontre et de l’aide à domicile, bénéficier d’une solidarité naturelle des familles et des jeunes vivant à proximité et leur apporter en retour la richesse de leur expérience et leur chaleur humaine. Les faibles sont aussi les paysans des campagnes et des montagnes, qui subissent la désertification de leur lieu de vie, la disparition des commerces, de la poste, des structures hospitalières, la concurrence de l’agriculture intensive au détriment de l’agriculture familiale, le départ des enfants vers les villes. Ainsi, devant le choix entre la rentabilité et l’équilibre de la société, les profits des forts et la protection des faibles, il faut parfois contrevenir à la loi du marché. L’attitude humaniste marque sa différence avec l’attitude capitaliste. Elle marque aussi sa différence avec l’attitude socialiste en ce sens qu’elle ne confira pas à l’Etat toute la prise en charge des faibles et uniquement au travers d’une gestion quantitative, de subventions par exemple. Elle favorisera les échanges humains, le bénévolat, la mise en place de structures coopératives pour l’agriculture familiale, la responsabilisation des individus et le respect de leurs choix, la protection des faibles passant par une mise à disposition d’outils et de moyens pour s’en sortir avec effort consenti mais pas par l’assistanat ni l’infantilisation.
  •  Favoriser la création, qu’elle soit du domaine de l’innovation scientifique, de l’entreprise, du domaine artistique. Beaucoup de bonnes idées ou de projets novateurs sont tués dans l’œuf car le créateur n’est ni gestionnaire d’entreprise ni financier. Certaines idées peuvent même générer un bénéfice social sans être du domaine marchand. Il suffit souvent aux initiateurs de ces idées d’être accompagnés, pas seulement financièrement mais aussi conseillés sur la viabilité et sur la mise en œuvre de leur projet, un dépôt de brevet, voire la possibilité de déléguer à une personne compétente la gestion de la société ou de l’association, éventuellement trouver une personne ou un fonds qui acceptera de prendre le risque de lancer l’entreprise, de l’héberger momentanément en attendant que l’entreprise génère ses propres revenus. On peut envisager des guichets d’accueil et des réseaux d’entraide pour les créateurs au sein des communes et au niveau départemental ou régional selon les domaines d’intervention.
  •  Proposer des formes nouvelles de structures entrepreneuriales en alternative aux structures capitalistiques dans lesquels les actionnaires recherchent du profit à court terme plutôt que le développement durable de l’entreprise. En ce sens, il est malsain de mesurer la valeur d’une entreprise uniquement son cours de bourse. La prolifération des opérations à effet de levier dites LBO, permettant à un actionnaire de racheter une entreprise grâce à un emprunt fait par cette entreprise et gagé sur ses actifs, avec une mise de fonds très militée, pour ensuite la démanteler, délocaliser ses activités, dans le but d’en tirer un profit à court terme, devrait être limitée ou sujette à certaines contraintes. Il faut privilégier un actionnariat d’entreprise par des actionnaires responsables intéressés dans le devenir de l’entreprise, où en tant que clients de cette entreprise. Plutôt dans une logique de mutuelle, comme les réseaux de banques mutualistes l’ont fait (Crédit Agricole, Crédit Mutuel, Banques populaires, Caisse d’Epargne,…), ce qui ne les a pas empêché d’ailleurs de s’inscrire dans l’économie capitaliste de marché. L’investissement coopératif, le rassemblement de communautés d’intérêt investissant en commun pour un bien collectif, peut être une alternative au capitalisme financier et au socialisme basé sur un Etat central actionnaire d’entreprises.
  • Protéger la terre pour protéger l’Homme et l’Humanité. Plus que jamais aujourd’hui, les enjeux liés aux droits de l’Homme se révèlent être indissociables des problématiques environnementales. La dégradation accélérée de l’environnement affecte directement les droits fondamentaux des populations locales car elles se retrouvent privées de leurs moyens de subsistance. Pierre Rabhi, agriculteur, écrivain et penseur, défend dans son ouvrage Manifeste pour la terre et l’humanisme un mode de société plus respectueux des êtres humains et de la terre. Pour ce philosophe, «l’humanisme du XXIème siècle doit être synonyme d’équité, de solidarité et de partage». Dans la même veine, Stéphane Hessel, ambassadeur de France, grand témoin de l’adoption de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, reconnaît que les droits de l’Homme connaissent un troisième défi, plus difficile à cerner: «celui du sens à donner à l’aventure humaine». Il observe que «la course vers plus de production, de productivité, d’accumulation de richesses, s’est effectué au détriment des ressources de la terre». Pour ces experts, le respect de la vie sous toutes ses formes passe par une transformation des consciences et des modes de vie, posant le défi du vivre sobrement. La traduction de l’humanisme dans les comportements individuels passe par cette prise de conscience des conséquences de notre consommation, sur les autres et sur les générations futures. C’est une affaire de chacun et aussi une affaire de tous, des décisions collectives par exemple en choisissant une entreprise, un fournisseur, en attribuant une subvention. Par exemple la PAC (Politique Agricole Commune), subventionnant les agriculteurs européens et notamment français en permettant de garantir une autosubsistance alimentaire à l’Europe et en garantissant des revenus aux agriculteurs même en cas de production abondante et de chute des cours, a déséquilibré les rapports d’échange, déversant à bas prix vers l’Afrique des denrées qui, en imposant une concurrence déloyale aux productions locales, tuant ainsi l’agriculture vivrière locale, accélérant la désertification des zones rurales et nuisant à l’équilibre écologique, incitant la migration des paysans vers les bidonvilles urbains, accentuant la dépendance de ces pays à l’égard de l’occident pour son alimentation, puis aggravant la crise alimentaire lorsque les cours des denrées importées se sont mis à remonter.

Conclusion

En conclusion, l’humanisme est bien une alternative au capitalisme et au socialisme en termes de valeurs à prioriser, d’objectif à viser dans un projet de société. Il ne met au centre de cette société ni l’argent ni l’Etat, mais l’Homme. Il est présenté plus comme une philosophie de vie, un comportement, une adhésion à des valeurs, que comme une doctrine politique. Mais si on considère les choix politiques, les décisions d’actions à mettre en œuvre face à un problème donné, c’est bien le conditionnement de ces choix par l’adhésion aux objectifs et aux valeurs priorisées qui assure un socle au projet et garantit la cohérence de ces choix. Le contenu programmatique découle alors naturellement de ces valeurs et objectifs, en jugeant des choix actuels et de l’efficacité des moyens mis en œuvre, permettant de revoir ainsi les moyens d’actions en adéquation avec les objectifs.

Les deux partis dominants en France, l’UMP et le PS, l’un prônant le capitalisme (même s’il consent à le « refonder », à mieux le réguler), l’autre prônant le socialisme, axent leur discours politique plus sur les moyens qu’ils privilégient, les « programmes », mais ne définissent pas les objectifs, le projet de société, l’idéologie, dont les valeurs sont sous-jacentes au discours.

Le Mouvement Démocrate fait l’inverse : il part des valeurs et des objectifs, de l’idéologie, propose un projet de société. Son langage n’est pas sur le même registre que le discours habituel des partis dominants. Ces derniers reprochent à François Bayrou d’être dans la dénonciation permanente et de ne pas avoir de programme (ce qui est faux, la présidentielle l’a d’ailleurs démontré). Ce que ce dernier dénonce, c’est avant tout des choix politiques qui contredisent les valeurs humanistes qu’il prône, qui vont à l’encontre de l’égalité des chances, qui accordent des privilèges injustifiés aux détriment des contribuables (affaire Tapie), qui visent à asservir les médias au pouvoir (réforme de l’audiovisuel public), qui portent atteintes aux libertés publiques (Fichier Edvige), qui mettent en danger la vie de famille et déstructurent la société (travail dominical) …

François Bayrou a déjà réservé le mot « démocrate » à son parti, rejoignant la famille démocrate dans le monde qui avec l’élection de Barack Obama semble être un courant de fond. Associé au terme « Mouvement », il traduit l’ascension du parti, la vague qui monte. Le Mouvement Démocrate a défini aussi l’humanisme comme son idéologie. Les termes sont importants. Quand ils définissent un parti ou une idéologie de ce parti, tels que le capitalisme, le socialisme, ou l’humanisme, ils représentent ce qui résume en un mot les valeurs de ce parti.

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